Quand je lui demandai l’origine de son étrange prénom, elle me répondit : «C’est une fleur vénéneuse. On peut dire qu’au moins une fois dans leur vie, mes parents ont vu juste.»
Elle avait neuf ans lorsqu’elle rencontra la mort, dans toute sa tragique nudité. Ce fut pour elle une sorte d’épiphanie, car l’horreur qu’elle ressentit à ce moment était mêlée d’une curiosité obscure, troublante. Clivia était ce jour-là assise sur la banquette arrière quand la voiture familiale passa tout près d’un cerf qui gisait, inerte sur la voie de service de la route, les yeux noirs comme le néant. À la vue de l’animal qui semblait assoupi sur l’asphalte, elle ressentit une douleur sourde au cœur, comme si on l’eut frappée à la poitrine, ainsi qu’une excitation qui lui fit confusément comprendre que son enfance venait de s’achever, qu’elle entrait dans un monde étrange et hostile qui n’avait à offrir pour seule consolation que la perspective de l’extinction définitive, ce sommeil fascinant qu’elle avait entrevu dans l’œil de l’animal.
Quelques années plus tard, Clivia se souvint du cadavre du cerf lorsque Hubert, son petit ami du moment, prit sa virginité à la hâte, sans imagination ni délicatesse. « C’est sûrement ce que le cerf a dû ressentir, au dernier moment » se dit-elle, plongée dans un état d’engourdissement, comme séparée de son corps. À peine deux jours après, ce salaud l’envoya paître en la traitant publiquement de « salope » et de « putain ». Ses camarades de classe s’empressèrent évidemment de répandre la rumeur, même si manifestement ces deux qualificatifs ne correspondaient guère à sa personnalité.
Ce n’est qu’à vingt-cinq ans qu’un certain Samuel lui fit découvrir les plaisirs vif et acidulés du tailladage érotique, qui mêlent sang, sueur, sperme et orgasmes lancinants. Elle finit par l’épouser pour son intelligence affutée, sa « tendresse dans les moments les plus tranchants » et surtout ses yeux de cerf, noirs comme le néant — les yeux d’un compagnon de route vers l’abîme.









