Qui est Anne Archet? Tout dépend de qui vous êtes.
Si vous êtes marxiste, je suis une «petite bourgeoise intellectuelle et individualiste» et donc, fondamentalement, une ennemie de classe.
Si vous êtes nationaliste québécois, souverainiste, patriote ou même pur-et-dur-orthodoxe-sucré-sans-sucre, je suis une «traître à la nation objectivement alliée au fédéral»; je ne fais hélas pas partie de «l’argent et du vote ethnique» car je n’ai pas un sou vaillant et je ne vote jamais. Si vous êtes un fédéraliste à la sauce chrétino-trudeauiste, je suis une «pouilleuse qui en veut au plus meilleur pays au monde et qui veut nous enlever nos belles rocheuses».
Si vous êtes social démocrate ou même vaguement de gauche, je suis une «crypto-libérale qui critique les acquis de l’État providence et qui fait le jeu de la grande entreprise». Mais si vous êtes libertarien ou simplement un libéral orthodoxe, je suis très certainement une «crypto-étatiste qui sous des couverts d’anarchisme fait le jeu des syndicats et des bureaucrates».
Si vous êtes militariste, je suis sans l’ombre d’un doute une «peacenik sans cervelle inconsciemment alliée aux terroristes». Si vous êtes altermondialiste, pacifiste ou même — Kali m’en garde — tiersmondiste, je suis de toute évidence une «inconsciente aux tendances fascisantes qui se désolidarise des peuples opprimés par sa critique de la tolérance et son refus d’adhérer aux principes de la non-violence et du commerce équitable». Si vous êtes environnementaliste, je suis «une ennemie de la planète qui rejette le principe du développement durable et utilise des serviettes hygiéniques jetables».
Si vous êtes conservateur, catho, pro-vie et que vous avez les sacro-saintes valeurs familiales tatouées dans le front, j’ai bien peur d’être une «déviante homosexuelle pervertie et athée qui prône la dissolution des mœurs, qui se moque de l’autorité, de l’école et du drapeau, qui bafoue le mariage et la famille qui qui se repaît du sang des bébés nés avant terme». Si vous êtes une féministe, je suis une «aliénée qui par son amour de la pornographie participe à la violence faite aux femmes». Si vous êtes un militant GLBT, je suis une «lesbienne qui devrait sortir pour de bon du placard et cesser de critiquer le mariage gay».
Si vous êtes un communiste libertaire, un anarcho-syndicaliste ou un mutuelliste, je ne serais pas surprise d’être une individualiste nihiliste, une apôtre de l’anomie, une primitiviste qui veut nous renvoyer à l’âge de pierre, une artiste déclassée qui préfère brûler une poubelle plutôt que d’organiser les masses en vue de la révolution, voire même une tête de linotte qui n’a rien compris de l’œuvre fondatrice de Proutedon, de Bakinoune et de Krotopines.
Enfin, si vous êtes un de ces hostie de cas rares adeptes de pureté de la race, de génocide et de marche au pas d’oie, je suis évidemment une «sale bâtarde chintoque qui vient voler nos jobs et souiller le sang de notre patrie» — si vous me poursuivez prévenez vos gendarmes que je n’aurai pas d’armes et qu’ils pourront tirer.
(Maintenant que les idéologues sont partis, voici qui est Anne Archet.)
En tout premier lieu, je suis un individu qui désire créer ma vie et construire ma relation avec le monde et les autres selon mes propres termes. En cela, je suis une femme qu’on pourrait qualifier d’anarchiste individualiste. Mon approche de l’anarchie est franchement égoïste et je ne retiens de cette tradition philosophique et militante que ce qui me semble utile à mes fins.
De l’individualisme, je retiens la primauté de la liberté de chaque individu de déterminer les conditions de sa propre existence ainsi que la libre association des individus comme étant l’objectif ultime de la lutte — définie comme la révolte des individus égoïstes pour se réapproprier leur vie ici et maintenant, dans la mesure de leurs propres capacités. La lutte est donc en tout premier lieu individuelle et son premier geste est de remettre en question l’ensemble des identités sociales qui encadrent et oppriment l’individu, qu’elles soient liées au sexe, à la race, à la nation, à l’âge, à l’orientation sexuelle, à la classe sociale, à la religion et ainsi de suite. La cause de l’individu est la sienne propre et c’est ainsi que sa lutte doit être orientée.
Ma perspective est également insurrectionaliste, en cela qu’elle reconnaît la nécessité pour les individus de se révolter et de se soulever ouvertement contre leur propre oppression ainsi que la nécessité d’une rupture subversive et destructive à grande échelle avec l’ordre social — ce qui est l’insurrection, le soulèvement des exploités et des exclus contre leur asservissement. Cette insurrection prend stratégiquement diverses formes, telles la zone autonome temporaire, le nomadisme, la ligne de fuite.
Je reconnais ainsi la nécessité d’une analyse de classe et d’une critique de l’économie capitaliste. Je comprends la lutte des classes comme une lutte contre la prolétarisation, plus précisément contre le travail en tant que tel — la lutte contre notre dépossession de notre capacité à déterminer nous-mêmes les conditions de notre propre existence en accord avec nos désirs et nos aspirations. Cette lutte se manifeste au niveau individuel par des actes quotidiens de sabotage, de vol, de subversion et de révolte commis par les exploités dans le but de se réapproprier une parcelle de leur vie et de leur dignité. Reconnaître en la lutte des autres sa propre lutte est l’amorce d’une solidarité capable de transformer ces gestes individuels en une lutte collective pour la pleine réalisation des individus, ce qui selon moi constitue la véritable lutte des classes.
Puisque l’objectif de permettre à tous et à chacun de créer leur vie comme ils et elles l’entendent exige que tous aient un accès égal à ce qui est nécessaire pour accomplir ce projet de réalisation de soi, il est nécessaire de détruire les institutions qui rendent impossible ce libre accès. Il est donc de toute première importance de s’attaquer à la propriété, au marché et au travail, car c’est seulement par leur abolition que de nouvelles relations entre les individus, basées sur la libre association plutôt que sur la hiérarchie et le privilège, peuvent exister — autrement dit, le communisme.
Puisque les institutions de domination et d’exploitation constituent ce que nous nommons la civilisation, je comprends ma lutte comme étant anticivilisationnelle — antisociale, même. L’industrialisme ayant été développé comme un moyen de dominer les individus, il est donc nécessaire de s’y attaquer. Ma perspective est donc autant luddite qu’écologiste, quoique je n’adhère aucunement aux discours antihumains et doctrinairement anti-technologiques de la frange radicale des écologistes; je veux prévenir le désastre environnemental parce qu’une biosphère dévastée appauvrirait mon existence égoïste en tant qu’être humain.
Finalement, je suis une anarcho-ludique. La lutte, les relations interpersonnelles, assurer sa subsistance, la vie dans son entièreté doit être vécue comme un jeu. Mieux: comme une relation sexuelle — pas d’échange, que du don; une association temporaire pour collaborer à un but commun et précis; aucune utilité, aucun sens à l’activité que le plaisir qu’on retire de s’y adonner; la construction du désir et la réalisation de soi-même par la jouissance égoïste de l’autre.
Le goût de vivre me prend soudainement… êtes vous libres ce soir?









