à Simone, ma ragamuche
Ouverture
J’ai trouvé ton corps de fiel au quarantième sous-sol des archives tragiques, les jambes lisses sur l’escalier. Tu portes un sexe électoral, agneau odieux sans atteindre mes pensées. Te voilà qui claque la porte, annonçant ton retour.
À l’ombre des monuments, j’assume une mouille entremêlée de songes nus sous les draps, le faux sommeil intéressé. Espérer ton éveil pour un regard, pour que le corps pallie la défaite de la pensée.
Dangereuse. À cause de ton visage, la démarche moderne des tortures inconscientes, c’est tout l’hagiaire que tu tiens en ton sein, dossier de crédit ouvert, jusqu’à l’instant fatal. O Vierge d’une seule demande, effleure ma soif !
Malgré que je sois couchée à tes pieds, les draps enfouis dans la bouche, essuyant tes paroles en antonymes, pâle comme la logique de la langue française et les ongles à suicide, j’ai la crainte symbolique des grands secrets. Malgré ta douleur et mes désillusions, je te veux comme une vierge mentholée, je te veux au delà de moi-même, je te veux tous les jours le sourire mal à l’aise, tous les jours, les musiques sucrées. Si un jour sur ta peau, le souffle de parfum te rend citoyenne des désirs et blanche de pulsions, je serai là pour ouvrir les bras, amour, amie.

Fugue
Fuyons ensemble. Prête-moi ton couteau de feu, ta langue de métal rouillé, et courons. Verse dans les vases, verse le liquide opalescent, verse le fiel des nuits qui courent. Éclate l’écran pâle, je t’entraîne vers l’ailleurs doré.
La spirale accélère nos pas… déshabille-toi de ta peau. Laisse-la au temps qui te poursuis, abandonne la chair à l’horloge dévoreuse, et ta main à ma course. Donne-moi ton couteau de feu, ta langue de métal rouillé, coupe le fil, puisqu’il faut tout détruire.
Tu prends une phrase, je prends l’autre, rien n’est dit, les mots sont agonisants. Tu les connais, ils te parlent et tu réponds ton angoisse par de très minces noirceurs. Ils te disent : « Sauve-toi ! Sauve tes espoirs ! Va rejoindre les cimes illusoires, loin, loin des songes intraveineux. Cours vers les lunes gantées ! ».
Tu me connais aussi ; rejoins-moi. Touche mon haleine, toi qui connais le grain de ma peau pour l’éternité.

Cyprine amère
En cercles concentriques à partir des fibres, jusqu’à la surface embuée, quelle qu’en soit la mesure ou la raison.
Le fil fragile, je n’en tiens qu’un bout que tu en riant. Une langue timbre-poste en guise de salutation, l’utérus en dent de scie le long des déambulatoires. Toi seulement aux lèvres percées, béate à bloc, élastique autour des envies.
Je tiens tes fesses avec mes sourcils, ouverte d’un doigt, un triangle tendu.
On s’appuie le trajet recommencé et les dents chaudes sous le latex. Je devine ce que tu n’auras jamais su à cause des trois rides autour du bouton gorgé des humeurs alpines.
L’escalade des tapis roulants sous ta paume, tu bois la cyprine amère vers minuit, l’inceste de cuivre.

Restons au lit
Chaque matin, il faut savoir redresser ses peines, ses chutes pour respecter les conventions (important). Vivre selon les traits de règles, vivre du vide et de la course des trottoirs.
Tout est semblable au béton quand la pluie ne mouille plus. Chaque matin, il faut savoir respirer le moins possible, jusqu’à subir la panne de vie, le regard en haut le ciel en morceaux.
Chaque matin, je parle aux statues anonymes, vertes d’ennui. Pourtant, je sais que le froid, les autobus à longs crocs, les boites vertes de sel gemme, les nids de poule remplis de passants immobiles, les pages jaunes d’alphabet sordide les pauses syndicales, les bouteilles vomies d’assurance, les espérances mathématiques, les codes du ciel en tranches de raison et même les cailloux dans les rues iront tous dans la même direction.
Pour cette raison, restons au lit encore pour un siècle ou pour une heure et raconte-moi une fois de plus la marche folle de tes lubies.

Intérieur
Une grande respiration et puis ça y est. Écarte ta jambe de coton rouge, ronde d’abus à peu de distance, pour que je puisse goûter ces petits corps durs, hérissés et tremblants comme des chutes de jasmin, comme des tentacules de dentelle.
Une main sur la cheville, le nez sur ces quelques centimètres moqueurs et blancs balayés par la soie, le vent et les regards. Par mon acharnement, peut-être assisterai-je aux trente quatre ondulations dans la vague des contours.
D’autres respirations suivent, signes secrets du bout de l’ongle. Le coin d’un croc luit d’huiles tentatrices. Tu es maculée contraception provocatrice toujours par ta bouche fatale.
Et c’est comme ça tous les jours, en bas des pentes douces près du nombril. Personne n’apprend parce que ce qu’on doit comprendre ne vaut pas l’inconnu, le mystère de ton cul.

Hier, aujourd’hui, demain
Hier une fille de jadis, avec les mystères enterrés de clés, le doigt dans la serrure et la goutte qui fait déborder les gaz. Revenante sauvage, sauterelle free-jazz de climax syncopés, cri d’elle des mains surréelles.
Aujourd’hui la même fille maintenant, avec les secrets chuchotés par les mains, la langue pointue oublieuse et le dernier verre de la condamnée. Prêtresse implacable, grande tour à la caverne lubrifiée aux aveux languissants, aux rires étouffés.
Peut-être demain une fille probable avec les grands livres de beautés mentales, les yeux petits dans leur fourreau et le mot qui vient couper l’haleine. Allumette indocile, elle noiera tout dans le carbone : les joues rouges, les grands témoins.

Union nucléaire
Près de toi, repue d’amour, de frictions acides, je nous sais désespérément réelles. Nues de béatitude, avec pour seul vêtement que cet amour elliptique, pourquoi ne pas abandonner nos corps, fuir vers les harmoniques ?
Dans ce lit charnel où tu bus mes songes, je crie. Trop de carbone, trop d’hydrogène, trop d’ordre, je ne peux plus supporter ma masse atomique stable ! Il faut vite briser, dénoyauter les ponts, désaxer la covalence absurde, éclater les liaisons, foncer pour fondre le temps pour rejoindre nos soeurs de poussière, pour atteindre l’entropie infinie de nos rêves sans sommeil.
Marque-moi. Fragmente ce que je ne suis pas. Délie tes mots infinis, ton essence, laisse moi pénétrer ton cosmos, saoule-moi de tes peut-être, arrache ma matérialité et confonds mes structures. Oublie les lois cadenassées, ces amarres trop tangibles, et entraîne-moi vers les niveaux aveuglants, si loin, avant que mes yeux ne s’évadent, que ma peau ne me perde, que la ciguë ne s’osmose, que la nuit se sublime, unissons nos éternités pour quelques secondes.

Canicule
Tu as les yeux d’orage nocturne, les cheveux couleur de ton âme. D’un sourire pourtant impassible, tu provoques les flots âcres du vin et des vapeurs d’amante, du tanin ou des mille visages cachés dans les replis d’heures. Tu me parles tout bas, ton souffle est lourd, lourd, si lourd sur mon cou. C’est pourtant un geste de la plus haute nécessité, car tes mots aiguillonnent les soupirs, la pulpe frémissante et ta salive humectée de lèvres.
Ici, le dérèglement de tous ces corps tend un voile entre nos deux impatiences. Fournaise, gorge d’attente, peau d’abandon, ce soir, la ville étouffe, elle rend l’âme dans nos ennuis motorisés. Pendant que tu me guides les yeux fermés à travers les ruelles moites, à travers les détours sinueux d’une chair élastique et ferme, les vagues de macadam, les sueurs perlées sur les murs endoloris, la respiration des formes plaquées, toute cette géographie mal dissimulée me ramène inévitablement à toi.
Je sais, je sais, les serrures, les dictionnaires et les ministères m’égarent. Qui aura mémoire de nos émois quand viendront les dernières implosions ? Qui se souviendra de toutes nos étreintes brûlantes de gorges profondes et si sèches ? Heureusement, tes mains sont froides, panacées sur mon front. Devant ta bouche elles tremblent, elles se joignent en coupe pour boire l’alcool du temps, esprit des mesures infinies.

Dans ta chambre
On peut voir le froid à travers les glaces sans tain qui tapissent les galeries démesurées de sa chambre. Pour l’occasion, j’ai revêtu mon plus bel uniforme, long, noueux, épais, triomphant, les veines gonflées et la croix d’honneur.
Les mortels restent assis la bouche ouverte jusqu’à la fin de la programmation puis se pleurent entre eux, les mains mauves, les croix au loin. Qui entendent la plainte des chiens, ô grâce étouffée aux têtes des fenêtres, et le crêpe noir au-dessus des cils sonne les cloches pour nos âmes émaciées.
Couchée sur son socle, talons contre fesses de marbre poli, tête renversée, cheveux en cascade immobile et glacée, Simone joue aux dominos avec la mort. Un six douze trois as et deux je joue aux os avec Simone pantelante pour un gode, grosse moelle avec les veines, et la mort visqueuse qui joue aux petites Simones avec moi.
Ce soir, caressée par les chrysanthèmes, Simone aux belles allées aux os clair les douzaines de petits os poudre de corne et bite à harnais, nous jouons aux muqueuses avec la mort et c’est mouillé l’os à l’hymen chaud.

Convulsive
La suite d’une veille inutile dans le désordre, vin de chaos, la consistance onctueuse des lèvres de nuit. Allons faire et défaire sous la lumière des encens allumés.
Par-dessus ton sommeil. Ma main liquéfie, trace sur ton ventre les petites respirations, la présence lourde en seins sueurs. Tous les mouvements sont prévus, car nos corps se ressemblent, ils portent les noms prononcés par un seul esprit chaviré.
On nous avait conseillé le stupre au dos des reliures prohibées. Or, c’est tout le contraire qui n’arrivera peut-être pas, nos années sont éphémères même si le sang a le dessus.
J’écoute ton rythme, c’est aussi le mien. Pourquoi les cheveux qui scellent les destins ? Les peaux seules ont raison, porteuses de l’ultime sagesse. Car le monde s’écroule sous ses peurs de millénaires. Toutes les passions occultées refont surface dans la folie ambiante, la texture même du temps nous fait peur.
Allons faire et défaire sous la lumière des églises incendiées.

Extrémité nocturne
Je t’ai connue lamie, pendant les nuits laminées, pendant l’extinction des esprits au profit des paroles des corps entremêlés.
Je t’ai connue harpie, arrachant mes yeux, me privant de ton image. Inextinguible jalouse, m’arrachant la vie pour apaiser la tienne. Ondoyante dans les rituels, tu me signais des ongles et je ne pouvais plus dire non à ta bouche venimeuse.
Les nuits se sauvent et ne retiennent que nos ventres assoiffés. Il m’infuse ses symboles grâce à sa porte lippue d’imaginaire, d’où coule la liqueur de poisons rugueux. Les nuits se sauvent ; où sont tes mains ? Les reflets de tes gestes sur ma peau m’ont creusé des sillons et je paie encore tes crimes d’huile chaude jusqu’à ma perte, mon dernier souffle.
Je m’en vais assassiner la frange de nuit pour te garder contre moi. Je m’en vais incendier l’aurore pour en étendre les cendres sur tes seins.

Un beau chagrin d’amour
Un endroit clos pour m’oublier du monde, où les larmes apocalypsent en tombant sèches sur le sol. Un endroit obscur pour m’oublier d’elle, où les espoirs sont secs comme les corolles des défunts sans familles.
Je ne peux me résigner à sortir, la télévision inonde la pièce de sa salive visqueuse, l’air est trop gélatineux et le mouvement trop décomposé. Crucifiée sur mon fauteuil, pourquoi le messie tarde-t-il à paraître ? Les secondes sont élastiques, les lanternes ont perdu leur feu dans le froid des mots éteints à l’usure.
Le vacarme des gouttes vient rythmer la procession lente des images neutres. Une fois… deux fois… trois fois… tous les tons de gris défilent en courbant la tête. Ils viennent saluer silencieusement le néant de la pénombre émotive. Engourdie, ma peau se fige, je ne sens plus les aiguilles, les griffes et les clous souillés de souvenirs.
L’éclairage diminue de plus en plus. Près de l’écran, une femme habillée de noir me montre ses seins. Elle n’a ni visage, ni cheveux : un cri de sirène émerge de son sexe marin pendant qu’une larme vient encore mourir à la commissure de mes lèvres.

Adieu
C’est l’heure des dons d’organes. Une larme dans les yeux, un bref moment pour réfléchir. Les retrouvailles seront étroites, les entr’ actes nostalgiques et l’hécatombe à l’écoute de nos noms.
Nous nous étions quittées sans finir la phrase ; nous nous retrouvons donc sans point de repère dans ces draps défraîchis d’habitude.
Compter jusqu’à cent, respirer profondément, se gratter la nuque puis imaginer toutes nos plus belles promesses dans leur parfum de cercueil. Nous brûlerons ensuite nos yeux avec les tisons ordinaires, pour éviter que jaillissent les larmes.
Adieu chimère. Toi, moi, les autres, tous ont le souffle inversé.









