— Tu t’es déjà demandé combien de fois on peut écrire le mot «fourrer» avant qu’il ne perde toute signification?
— Non, mais je sens que tu vas me le dire.
— J’ai rempli une page de «fourrer» hier soir. J’étais fatiguée, je m’ennuyais et surtout j’avais les nerfs à fleur de peau. Je pensais que ça allait m’inspirer. C’est ce qu’on appelle se fourrer le doigt dans l’œil…
— Tu écris de la porno. Si fourrer ne t’inspire pas, je me demande bien ce qui le fera.
— Certainement pas fourrer, ni les relations sexuelles en générales, en tout cas.
— C’est pas un peu contradictoire, ce que tu viens de dire, non?
— C’est tout ce qui mène à l’acte qui m’allume. Après, ce n’est que de la mécanique et de la tuyauterie.
— Tu ne vas pas encore me casser les couilles avec tes foutus préliminaires!
— Tiens, c’est une idée, ça. L’escarpin dans les chnolles comme prélude à l’amour…
— Dis plutôt «prélude à l’hospitalisation».
— Mais non, mon chéri, je te botterais le sachet avec grâce et délicatesse.
— Je vais quand même passer mon tour, si ça ne te dérange pas trop.
— Toujours est-il qu’en Arial 12 points et des marges de 2 centimètres, j’ai pu «fourrer» cinq cent trente-neuf fois.
— Un vrai gang bang.
— Au quarantième fourrer, je me sentais comme à l’école, lorsqu’on me punissait avec une copie. Je ne voyais plus que des lettres, sans signification. Ce n’est qu’un mot, après tout.
— Fourrer, ce n’est pas qu’un mot. Glisse-le dans n’importe quelle conversation et tu verras quel effet il produit.
— Pour moi, ce n’est qu’un mot. Avant, j’écrivais «baiser», jusqu’à ce que je l’use à la corde. J’ai essayé «niquer», mais c’est trop franchouillard et ça me laisse de glace. Alors je me suis mise à utiliser ce «fourrer», bien gras, bien joual et bien vulgaire.
— Et alors?
— Alors il ne me fait plus d’effet non plus. Je me sens comme une gynécologue qui ausculte des vagins à longueur de jour et qui n’a plus envie de lécher une plotte de retour à la maison.
— Et le mot «plotte», il te fait encore de l’effet?
— À peine.
— Dans ce cas, tu devrais arrêter d’écrire.
— Quoi?
— Fourrer est l’unique objet de ton écriture. Alors quand vient le temps de fourrer pour de bon, tu es trop saturée pour joindre le geste au mot.
— Je préfère écrire que fourrer.
— Merci, c’est très flatteur. Pourquoi alors sautes-tu dans mon lit chaque mardi après-midi?
— C’est à cause des préliminaires. Et aussi parce que j’ai des escarpins à étrenner et que tes chnolles sont juste à la bonne hauteur.








