Deux femmes folles è la messe


Je suis de celles qui croient que le courrier électronique a profondément changé la nature des relations qu’entretiennent entre eux les individus issus de la race humaine. [etc]

Je m’attendais à rencontre une goth girl. Or, c’est une jeune fille propre et rangée qui m’ouvrit sa porte. Chignon sévère, lunettes rondes, tailleur gris, lourds souliers de bonne sœur… si ce n’était du minuscule pentacle noir tatoué sur sa tempe gauche, on la confondrait avec une institutrice d’école pour jeune fille de bonne famille, ou alors avec une animatrice de pastorale. Polie, souriante, pas prosélyte pour un sou… à des années lumières de l’image de la harpie hystérique chevauchant son balai pour se rendre au sabbat que je m’étais forgée.
Deuxième surprise : cette épouse du démon a un discours posé, rationnel et rigoureusement athée. En fait, nous avons davantage parlé de Nietzsche que de Satan. De ce que j’ai pu comprendre de ses explications, le satanisme n’a rien à voir avec la spiritualité ou le mysticisme. Donc : exit la transe diabolique, les sacrifices de boucs ou de nouveau-nés, la copulation avec des animaux, l’automutilation, bref, tout ce qu’on peut lire dans les mauvais romans d’horreur. Il semblerait que les satanistes ne croient ni à Satan comme être surnaturel, ni au Diable de la Bible chrétienne. Satan serait pour eux une force de la nature, d’origine païenne, un principe d’opposition à toutes les religions qui tentent d’étouffer les pulsions et les instincts naturels de l’individu.
Lorsque nous arrivâmes au dessert, Stella me récita avec ferveur son credo : « je ne crois qu’en moi-même, je suis ma seule déesse…je ne crois qu’en la vie immédiate, et non à la vie après la mort, à la vie éternelle ou à la réincarnation… je ne crois qu’en l’univers matériel et non à l’esprit… je crois en la souveraineté de ma propre individualité et non dans une cause qui me serait supérieure… je crois en le libre déchaînement des passions et des pulsions et non en leur répression morbide… » et ainsi de suite. Stirner qui aurait vendu son âme à Méphistophélès, en quelque sorte.
Évidemment, une question vient immédiatement à l’esprit : pourquoi se réclamer d’une religion lorsqu’on est matérialiste et athée ? Lorsqu’on adhère à un individualisme nietzschéen, à quoi peut bien servir la figure de Satan, surtout si on la dépouille de ses oripeaux surnaturels ? Stella semblait avoir une réponse toute prête : le satanisme serait une évolution de l’athéisme qui reconnaîtrait le besoin viscéral de rituels, d’encadrement et de dogmes de l’être humain. Une ritualisation religieuse de l’athéisme… je ne sais pas pourquoi, mais je suis loin d’être convaincue.
Avant de se quitter, elle m’a remis deux livres d’Anton Szandor LaVey, qui, aux dires de Stella, est le fondateur du satanisme moderne : The Satanic Bible et The Satanic Witch. Je crois que je vais les « oublier » chez ma mère, juste pour le plaisir de scandaliser son mari. C’est d’ailleurs selon moi le principal usage qu’on peut en faire… tout ça me semble un peu puéril et surtout, bien inoffensif.
* * *
La nuit de la Saint-Jean, pendant que mes compatriotes iront défiler derrière le fleurdelysé pour ensuite boire de la Molson Ex en chantant du Paul Piché autour d’un feu de camp, je serai fort probablement occupée à livrer mon corps à Satan. Je pourrais aussi vendre mon âme, mais comme je ne suis pas convaincue d’en avoir une, je vais m’abstenir. La dernière chose à faire serait de tromper le diable sur la marchandise.

Vous vous souvenez de Stella, l’adepte du satanisme que j’ai rencontrée en mai dernier ? Elle m’a invité chez elle samedi dernier et nous avons passé une soirée des plus intéressantes – si on oublie le steak monumental et saignant qu’elle m’a servi (et que j’ai eu le culot de refuser).

Stella est décidément un drôle d’oiseau. À la regarder, on jurerait une bonne sœur défroquée devenue bibliothécaire. Mais dès qu’elle se met à parler de Satan, on jurerait que les flammes éternelles de l’enfer brûlent dans ses yeux. Après le repas, nous nous sommes installées au salon avec une bouteille de porto et j’ai pu lui poser toutes les questions qui me trottent dans la cervelle depuis un mois. La plus importante étant : pourquoi une jeune femme, au début du XXIe siècle, s’adonne-t-elle au satanisme, surtout lorsqu’elle se dit athée ? Les satanistes ne seraient-ils pas « des athées dépravés qui se sentent trop seuls dans leur coin et qui avaient besoin de faire partie de quelque chose – et qui cherchent le réconfort du groupe pour ne pas avoir à se justifier, seul, devant tous… », comme me l’a déjà dit Berthold ?

Sa réponse fut évasive, mais en fouillant, j’ai fini par comprendre. Stella est un produit du mouvement charismatique catholique. Ses parents étaient des cathos version hardcore, qui n’arrivaient jamais à formuler une phrase dans employer le mot « Jésus ». Elle a vécu dans la peur, dans le péché, et dans la peur du péché. Elle m’a même confié qu’adolescente, on lui attachait les poignets à la tête de son lit, la nuit, pour faire en sorte qu’elle « ne se pollue pas ». Stella serait devenue suppôt de Satan de la même manière que Lucifer est devenu le prince des ténèbres : en se rebellant. Et sa révolte s’est inscrite, tout naturellement, dans le cadre de référence familial. Même son appartement reflète son goût du sacrilège : crucifix inversé sur le mur, bible qui sert de marchepied dans les toilettes… et même, croyez-le ou non, serviettes hygiéniques à l’effigie du Christ. Un genre de truc qu’on ne trouve même pas sur eBay !

Bref, le culte de Satan serait une façon comme une autre de régler ses comptes avec le christianisme. Mais que font les adeptes du grand S lors de leurs petites sauteries ? Stella n’a pas voulu en parler. « On ne peut comprendre réellement nos cérémonies sans les avoir vécues » m’a-t-elle répété inlassablement. Soit, mais en gros, en quoi ça consiste ? « Essentiellement, il s’agit d’incarner physiquement l’union mystique avec Satan… » En commentant à répétition le péché de la chair, je suppose ? « Ça fait partie de l’expérience » m’a-t-elle répondu. Et c’est tout ce que j’ai pu lu soutirer. En revanche, elle m’a parlé des « Compagnes de l’Introït », le groupe qu’elle a créé avec douze autres femmes qui partagent les mêmes convictions diaboliques. « Je dois en parler à mes sœurs, mais si ça t’intéresse, je crois qu’il serait possible que tu participes à notre prochaine cérémonie ».

Comme de fait, le lendemain, j’ai reçu un coup de fil de Stella, m’annonçant que ma candidature a été examinée et acceptée. Une Compagne viendra me chercher le 23 juin prochain en début de journée pour m’amener quelque part dans les Cantons de l’Est où je prendrai part à la cérémonie.

Curiosité, quand tu nous tiens…

* * *

La veille, Stella me dicta au téléphone mes instructions : je devais l’attendre chez moi à dix heures précises habillée de noir. « Sexy de préférence » prit-elle la peine de préciser… ce qui m’a bien fait rire, parce que Stella, avec son look austère de bibliothécaire croisée avec une animatrice de pastorale, n’a rien d’un sex symbol ! Quoi qu’il en soit, j’étais escarpins – bas – résille – mini – fendue – décolleté – plongeant – khôl – aux – yeux sur le trottoir à l’heure dite lorsqu’une BMW tout ce qu’il y a de plus chic se gara devant moi. Lorsque les vitres teintées s’abaissèrent, je constatai avec surprise que Stella, assise sur la banquette arrière, portait presque le même attirail que moi, ce qui vous vous en doutez bien la changeait radicalement ! Mais surtout, au volant de la bagnole se trouvait une quinquagénaire aux cheveux grisonnants et au visage angélique qui s’avéra non seulement être la propriétaire de ladite bagnole mais aussi la grande prêtresse des Compagnes de l’Introït, le convent de sorcières de Stella, et (accessoirement) une avocate fiscaliste de Québec.

Pendant le trajet qui dura près de deux heures, j’appris à connaître cette femme étonnante. Salomé (puisque c’est son nom) semble toujours avoir mené une double vie : « Dès mes études de droit, je m’intéressais au paranormal, à l’astrologie, à l’occultisme. Tout en poursuivant ma carrière, je suis ainsi passée du psychédélisme à la contre-culture, pour ensuite explorer la voie de la main gauche. »

Son satanisme trouve ses origines dans ses années hippies. À la fin des années soixante, elle aurait effectué un assez long séjour au Mexique où elle aurait découvert le peyotl et les psilocybes. « L’absorption rituelle des hallucinogènes fut mon premier contact avec une spiritualité radicalement différente du catholicisme de convention hérité de mes parents. Pendant des mois, je connus une intense période mystique grâce à l’utilisation quotidienne des psilocybes qui déclencha en moi une série de visions extatiques. Hélas, l’expérience terminée, je ne me souvenais pratiquement de rien. J’ai alors demandée à une amie de me servir de témoin, chargée d’enregistrer tout ce que je disais et de conserver sur bandes les preuves de mes visions. »

Curieusement, c’est ainsi que se sont réunies les Compagnes de l’Introït. « Rien ne serait arrivé si je n’avais pas songé à faire écouter à quelques amies intimes les résultats de mes aventures hors de cet univers. Contre toute attente, elles décidèrent de me rejoindre dans mes recherches. » Au début, les Compagnes se réunissaient le week-end pour avaler du LSD sans discontinuer, pour ensuite retourner sagement en ville retrouver boulot ou mari. « Au bout de deux mois, sous l’influence des hallucinogènes, je m’aperçus que nous étions devenues un seul et même corps, un seul et même esprit. Nous formions un bloc monolithique, inattaquable, un mur d’une solidité parfaite. À partir de ce moment, nous avons décidé d’un commun accord de stopper l’usage des drogues qui nous avaient aidées à nous révéler. »

Mais que vient faire le satanisme dans tout ça ? « La sorcellerie et le satanisme a été introduit par une de nos Compagnes qui, depuis plusieurs années, pratiquait le spiritisme. Elle croyait aux forces invisibles et sa puissance de persuasion fut telle que nous fûmes, à notre tour, influencées. En faisant un peu de recherche, nous constatâmes que les visions des sorcières lors du Sabbat, du moins celles qu’elles confessèrent aux inquisiteurs, correspondaient aux nôtres. En fouillant un peu plus, nous découvrîmes la permanence, dans la plupart des grandes cultures mondiales, de cultes extatiques et orgiaques à des divinités noires, comme Seth, Kali, Tiamat, Lilith, Hel… le satanisme est devenu une voie nous permettant de poursuivre notre démarche spirituelle en dehors du monde des drogues, qui est une impasse. »

Et vous vous réunissez toujours ainsi, après toutes ces années ? « Certaines sont mortes ou nous ont quittés après quelques années, mais nous avons toujours eu le souci de maintenir la cohésion du groupe en choisissant avec soin nos nouvelles Compagnes ». Salomé et Stella me regardèrent alors d’un drôle d’air et je compris soudainement que j’étais engagée sans le savoir dans le processus de recrutement des Compagnes de l’Introït.

* * *

C’est alors que nous arrivâmes à une résidence baroque, luxueuse et sombre, que de la route, personne ne pouvait soupçonner. Seul un portail blanc laissait supposer une demeure derrière l’alignement des bouleaux qui tracent la grande allée. « Je vais appeler Soubrette pour qu’il nous ouvre la porte » dit Salomé en prenant son portable. Lorsque se présenta un colosse aux bras larges comme mes cuisses et au cou de taureau habillé comme une boniche française, j’ai bien compris que Salomé ne se trompait pas quand au genre du mot  soubrette ».

Soubrette ouvrit les portières, fit quelques courbettes devant Stella et Salomé, nous gratifia de quelques « bonjour maîtresse » puis porta les valises jusqu’à la maison. Voyant mon air perplexe, Stella m’expliqua :

– Soubrette est notre homme de confiance. Il prend soin de la maison, fait les courses et le ménage et nous débarrasse des indésirables. En échange de ses bons et loyaux services, nous le payons en trouvant continuellement de nouvelles façons de l’humilier.

– Je vais me souvenir de cet exemple la prochaine fois que je dirai que le salariat est l’esclavage, lui répondis-je.

– Ne t’en fais pas, Soubrette ne se plaint pas de ses gages, bien au contraire.

Pendant que Soubrette préparait le dîner, Stella me fit visiter la maison, et j’en profitai pour lui tirer les vers du nez au sujet des Compagnes de l’Introït. « Nous sommes treize, de tous âges et provenant de tous les milieux, me dit-elle, quoique je suis bien sûr la plus jeune. »

– Et les hommes sont exclus de vos cérémonies ? lui demandai-je.

– Bien au contraire. Mais en tant qu’objets de sacrifice… me répondit-elle de manière évasive. Mais ne crains rien, tout se situe à un niveau symbolique et spirituel.

– Et quand aurais-je le privilège de rencontrer tes Compagnes ?

– Bientôt, puisqu’elles se joindront à nous pour le repas.

Repas qui d’ailleurs fut servi dans une salle à dîner toute en fenêtres donnant sur le Lac Memphrémagog, sur une table ronde assez grande pour y placer treize couverts. Salomé me présenta une à une ses Compagnes qui curieusement avaient toutes des prénoms commençant par « S » : Saphia, Syrine, Sihame, Séfora, Scarlett, Sloana… et j’en oublie. Et contrairement à ce qu Stella m’avait dit, il y avait douze Compagnes et non treize, ce qui confirma des soupçons quant à leur désir de me recruter.

Le dîner fut des plus agréables (informé par Stella, Soubrette avait pris la peine de préparer un plat végétarien juste pour moi) et la conversation des plus anodines. On se serait cru à une simple réunion de copines, parlant de boulot, d’enfants, de cinéma, et de vacances en Thaïlande. Siobhan, la convive assise à ma droite, était une mère au foyer dans la trentaine tout à fait charmante qui curieusement semblait connaître tous les détails de ma vie. Leçon à retenir : évitez de bloguer si vous ne voulez pas que Lucifer s’intéresse à votre vie privée.

Après le dessert, Salomé prit la parole : « Mes très chères Compagnes, comme tous les mois, nous allons ce soir rendre hommage à celui qui nous est cher, et dont vous connaissez le nom. Cette nuit de la Saint-Jean sera toute spéciale puisque nous accueillons parmi nous Anne, qui je l’espère participera à la cérémonie en pleine communion physique. Je vous demande donc de prendre soin d’elle comme d’une sœur et une Compagne ». Elles se levèrent toutes et portèrent un toast en mon honneur, ce qui me fit bien sûr rougir jusqu’à la racine des cheveux.

Salomé nous invita ensuite à passer au salon, où Soubrette nous servit le thé. J’en profitai pour examiner discrètement le contenu de l’immense bibliothèque qui occupait tout le mur du fond : Nietzsche, Sade, des traités de Sorcellerie, la Bible, le Coran… ainsi qu’une biographie de Céline Dion ! On dira ce qu’on voudra, mais les satanistes ont des goûts bien éclectiques…

Vers neuf heures, toutes les Compagnes sauf Stella s’éclipsèrent, et peu de temps après Soubrette fit entrer les invités. Tous des hommes, tous dans la vingtaine, un trentaine en tout, tous aussi jolis garçons les uns que les autres. Ils ne semblaient pas se connaître et étaient passablement nerveux, parlant à peine entre eux.

– Serait-ce les fameux objets de sacrifice ? demandai-je à Stella.

– Effectivement. Nous les recrutons sur Internet et ne leur donnons que les informations qu’ils ont besoin pour se comporter adéquatement lors de la cérémonie.

– Bref, ils n’en savent pas plus que moi…

Stella me baisa la joue en me disant d’un ton rassurant : « T’inquiète, je serai avec toi et te servirai de guide. »

* * *
Vers onze heures, Stella agita une clochette et dirigea les invités vers une grande porte de chêne qui s’ouvrait sur un escalier en colimaçon qui débouchait, cinq mètres plus bas, sur un couloir sombre, orné de boiseries. Au bout du couloir, l’entrée de l’immense pièce principale était délimitée par deux colonnes de bois sculpté. L’une représentait un faune à l’érection ostentatoire, l’autre une femme nue à cheval sur un balai.

L’antre des Compagnes de l’Introït semblait avoir été décoré par une Martha Stewart qui se serait échappée de l’asile. Sur le mur du fond, une tapisserie où figurait tout le bestiaire maléfique: chat, hibou, serpent, crapaud et surtout un bouc au sexe recouvert d’écailles. Dans la cheminée de pierre, une imposante marmite de verre bleuté semblait réchauffer en permanence une préparation tout aussi fumante qu’inconnue. Le plancher était recouvert d’un mince matelas et une immense table noire éclairée par des bougies jaunes et vertes – Stella m’appris que ce sont les couleurs réservées au Diable et aux fous du roi – semblait flotter au milieu de la pièce, l’éclairage bleu profond des murs découpant à vif la nappe d’un blanc étincelant.

Stella nous fit asseoir par terre devant cet autel. Drapées de crêpe noir, deux compagnes présentèrent ensuite à chaque invité un plateau sur lequel deux poulets aux cous tranchés entouraient une coupe d’argent pleine d’un liquide rouge. Évidemment, il ne s’agissait pas de sang, mais d’un mélange de jus de canneberge et d’alcool, et probablement autre chose, puisque jamais une gorgée de punch m’a fait autant d’effet.

Salomé fit alors son entrée, vêtue de la chasuble rouge flamboyant de l’officiante. Tous alors se levèrent et chantèrent à l’unisson un hymne plutôt répétitif : « – Gloria in profondis Satani. In profondis Satani gloria… » Après dix minutes, latiniste ou pas, on finit par savoir les paroles par cœur…

Pendant que nous chantions notre petit refrain, les deux compagnes en noir aidèrent Salomé qui s’agenouilla, dos à nous, sur le grand trône et releva sa chasuble pour nous présenter ses fesses nues. « Nous tenons le rôle de Belzébuth chacune à notre tour » me chuchota Stella. « Pour lui rendre hommage, nous allons tous embrasser ses fesses dénudées » Certains, dont moi-même, se contentèrent d’un petit bisou dans le gras de la foufoune, alors que d’autres, probablement plus dévots, y allèrent d’un anulingus soutenu.

Lorsque notre séance de baise popotin fut terminée, Salomé prit place devant l’autel. Soubrette, qui était assis pas très loin de moi, se mit alors à déchirer ses vêtements de boniche et, entièrement nu et bandé comme une âne, se dirigea vers elle.

– Que veux-tu ? demanda la prêtresse.

– Offrir mon corps pour le sacrifice, répondit Soubrette.

Sur un geste, il s’étendit, docile, sur l’autel. Salomé embrassa la bouche et le pénis dénudé devant elle, puis très lentement, effleura des mains le corps du sacrifié, du sommet de la tête à la pointe de ses pieds, en lançant d’une voix forte :

– Satan, O Satan… Nous maître à tous… Notre maître aimé et vénéré, toi qui connais les arcanes du Grand Œuvre infernal, toi qui fus chassé bien heureusement de ce faux paradis, je te demande au nom de tous tes fidèles présents ici de consacrer entièrement le corps qui s’offre à tes désirs…

– Salomé a un don pour le mélodrame, raillai-je. Elle a sûrement fait du théâtre au collège…

– Oh oui, évidemment, c’est une femme très cultivée… me répondit Stella le plus sérieusement du monde.

– Chaque fois que nous t’implorons, nous te supplions de descendre en nous, pour nous inspirer et nous donner l’unique vérité de la vie sur terre…

Tiens tiens… mais où donc avais-je déjà entendu ça ?

Vint alors le moment de la communion. Salomé saisit une hostie noire grosse comme un CD qu’elle éleva au dessus de l’autel.

– Satan, dit-elle, le sang menstruel contenu dans ce calice est vraiment le sang, la cendre humaine dont cette hostie est faite est vraiment humaine. Pater Noster qui non est in coelis

Tout en marmonnant son laïus en latin de cuisine (les satanistes n’ayant vraisemblablement pas connu de Concile Vatican II…), Salomé porta l’hostie sur les lèvres, les aisselles et la poitrine de Soubrette, pour ensuite l’empaler sur sa pine toujours bandée. Après quoi elle saisit une coupe d’argent et laissa tomber goutte à goutte un liquide rougeâtre sur le corps du pauvre domestique qui semblait électrisé. Il se mit à gémir d’une voix aiguë, presque féminine, tandis que les gouttes tombaient une à une sur son ventre. Lorsque la coupe fut vidée, Salomé dégrafa sa chasuble et, nue comme au premier jour, se mit à pomper le dard rouge et poisseux de Soubrette dont les vocalises augmentèrent d’un octave.

La cérémonie prit alors une tournure beaucoup moins bondieusarde lorsque l’éclairage se mit à diminuer et que les Compagnes, imitant leur prêtresse, se débarrassèrent de leurs habits sacerdotaux et se dirigèrent vers les invités…

* * *

Ce fut le signal attendu par les fidèles pour transformer l’antre des Compagnes de l’Introït en asile d’aliénés. Tous les invités se joignirent au striptease collectif des Compagnes ; gémissements et pleurs d’extase fusaient de toute part. Stella se mit à trembler en tenant sa jupe relevée, fourrant sa main dans sa culotte. Un rouquin s’avança vers elle, lui mit la main aux fesses, elle s’empara de sa queue et commença à le branler. Ne voulant pas être de reste, je me retirai ma culotte puis dégrafai un peu à contrecœur ma blouse. Un garçon à la peau trop blanche se présenta à moi avec l’intention manifeste de me faire goûter sa queue, mais je fis en sorte qu’il s’intéresse plutôt au cul de Stella, qui agenouillée, suçait déjà son amant. L’atmosphère était devenue trop hystérique à mon goût et je préférai trouver un coin tranquille pour observer discrètement la priapée qui se déroulait devant moi.

Sur l’autel, Salomé chevauchait toujours Soubrette en criant ses vers latins. Une des servantes de messe prit des hosties noires et essuya la bite et le con emboîtés et les jeta aux fidèles, qui hurlaient à la mort et se battaient pour en avoir une parcelle. Un homme basané et nu s’approcha et, avec l’aide des servantes de messe, grimpa sur l’autel pour pénétrer l’anus qu’il avait embrassé quelques minutes plus tôt. Ce qui prouve hors de tout doute que les sorcières peuvent chevaucher deux balais à la fois…

Puisqu’il y avait environ trois fois plus d’hommes que de femmes, toutes les Compagnes s’en donnèrent à cœur joie. Plusieurs invités se masturbaient frénétiquement, alors que d’autres suçaient ou pénétraient leur voisin… Presque à mes pieds, Séfora, l’aînée des Compagnes, se fit prendre en levrette par un garçon qui devait avoir le tiers de son âge, et qui ne semblait pas se soucier outre mesure de ses seins qui se balançaient à trois centimètres du tapis… Ailleurs, un autre jeunot entra en crise mystique, hurlant des « Notre Père » et suppliant Jésus de foudroyer immédiatement les hérétiques. Il fut rapidement maîtrisé par deux gaillards, puis placé à plat ventre sur une table à café où il continua de brailler. Une Compagne s’approcha, un gode de taille respectable sanglé à sa taille, qu’elle poussa lentement dans le cul de l’éphèbe. Il gueula pendant quelques minutes, puis s’apaisa… quelques instants plus tard, à genoux, il suçait le cul d’une Compagne pendant qu’un homme limait le sien…

La tête embrumée dans le vacarme assourdissant, respirant difficilement dans l’air épaissi par les fumées nauséabondes des chandelles, glissant sur les condoms usés qui s’amoncelaient sur le sol, je trouvai refuge dans un coin de la pièce, où Siobhan, mon ex-voisine de table, abandonnée à elle-même, mimait toute les positions du coït. Elle jouit avec une telle violence qu’elle resta prostrée et frissonnante pendant plusieurs minutes. J’en déduisis qu’elle croyait forniquer avec un démon et ses orgasmes m’ont paru si convaincants que j’en eu la chair de poule… d’ailleurs, parlant de poule, un garçon aux longs cheveux blonds trouvait au moment même un des poulets décapités. Dépeçant le long cou sanguinolent de l’animal, il dénuda sa chair et ses os, s’en empara comme d’une queue et se mit à le sucer jusqu’à ce que ses lèvres soient rouges de sang… pour ensuite s’en servir comme d’un olisbos sur une Compagne qui enfouissait sa tête entre les cuisses d’une de ses coreligionnaires…

Plus tard, je vis Soubrette, maculé de sang, se faire lécher par hommes et femmes confondus. Je vis Salomé, toujours couchée sur l’autel, se faire prendre à la chaîne par tous les hommes encore en état de le faire. Je vis Stella, complètement pâmée, un cierge jaune et vert enfoncé dans le cul, offrir son visage comme réceptacle aux libations séminales de trois garçons hilares. Je vis… qu’il était mieux pour moi de laisser ces dames patronnesses à leurs génuflexions. Ma petite culotte ornant la tête frisée d’un des convives, je la récupérai en échange d’une pipe interminable, puis quittai la chapelle noire sans prendre la peine de saluer mes hôtes.

Je trouvai sans trop de mal mon sac au rez-de-chaussée puis tentai d’appeler un taxi, pour me faire dire qu’ils ne se rendaient pas dans un tel trou perdu. Il était une heure, il faisait noir, j’étais à plusieurs kilomètres de la ville la plus proche, mais j’avais si peu envie de passer le reste de la nuit avec les Compagnes de l’Introït que je décidai de marcher sur la route de campagne et faire du stop. Par chance, des jeunes Yuppies à casquette qui revenaient de Magog me donnèrent un lift… jusqu’à la maison de ma mère, à Brossard Longueuil. Jacques, son mari, fut à ce point ravi de me voir débarquer chez lui aux petites heures vêtue en péripatéticienne que je m’abstins de lui expliquer ma soirée dans les menus détails.

Deux jours plus tard, je m’envolais vers Baltimore pour rejoindre mon amante et depuis, aucun signe de mes amies satanistes. Ma médiocre performance lors de leur messe a peut-être nui à ma candidature…

* * *
J’étais donc de retour dans mon doux bain moussant lorsque le téléphone sonna à nouveau.

Cette fois, c’était sûrement Simone. Sortie en catastrophe, planchers de bois mouillés, fille nue et boueuse debout dans le salon.

MOI : Allo ?

L’ADORATRICE DU DÉMON : Anne, c’est Stella.

MOI : Écoute Stella, tu me prends vraiment à un mauvais moment. Mon amoureuse doit m’appeler et j’étais dans…

L’ADORATRICE DU DÉMON : Ça ne sera pas long.

MOI : C’est que je dégoutte sur la moquette du salon…

L’ADORATRICE DU DÉMON : [qui visiblement s’en fout, puisque ce n’est pas la sienne] Tu sais Anne, je suis très déçue par ce que tu as écrit sur ton site à notre sujet.

MOI : Stella, je serais heureuse d’en parler avec toi, mais vois-tu, je prenais un bain et…

L’ADORATRICE DU DÉMON : … j’ai rarement lu un tel tissu de mensonges.

MOI : Hé, n’exagérons rien.

L’ADORATRICE DU DÉMON : Ton récit est farci de clichés sur le satanisme et de demi-vérités. Et puis qu’est-ce que c’est cette idée de mettre la biographie de Céline Dion dans notre bibliothèque ? C’est quoi le rapport ?

MOI : Ça me fait rire, c’est tout…

L’ADORATRICE DU DÉMON : Et ce personnage de Soubrette, qu’est-ce que ça vient faire ? Et la chapelle au sous-sol ? Et les noms en « S » ? Et…

MOI : Écoute Stella, je ne veux pas juger ta religion, mais elle ne fait pas de la bonne littérature.

L’ADORATRICE DU DÉMON : Et tu qualifies ce que tu as écrit de littérature ?

MOI : Le mot est un peu fort, je l’avoue. Disons plutôt « récit accrocheur »…

L’ADORATRICE DU DÉMON : Si j’avais su que tu raconterais tout de travers…

MOI : Minute. L’essentiel s’y trouve, quand même…

L’ADORATRICE DU DÉMON : Mis à part ta propre participation… tu as une de ses manières d’attribuer aux autres tes propres excès…

MOI : Je ne nie pas m’être bien amusée pendant votre petite orgie, mais ça reste une petite orgie bourgeoise, rien de plus. J’ai déjà vu pire.

L’ADORATRICE DU DÉMON : C’est que l’aspect spirituel de la chose t’a complètement dépassé.

MOI : Moi, ce que j’ai vu, c’est un sympathique bande de copines qui partousent ensemble au lieu de se faire des bouffes ou d’aller magasiner. Satan m’a paru comme un accessoire parmi d’autres…

L’ADORATRICE DU DÉMON : Tu n’as vraiment rien compris.

MOI : Ce que j’ai compris, c’est que contrairement à vous, je n’ai pas besoin d’invoquer le Prince des ténèbres pour m’envoyer en l’air.

L’ADORATRICE DU DÉMON : Tu me fais pitié. Moi qui allais t’inviter à une cérémonie toute particulière…

MOI : Vraiment, Stella, j’ai déjà donné.

L’ADORATRICE DU DÉMON : Tu te souviens de Caroline, qui était en transe et qui jouissait, seule, sur le divan ?

MOI : Oui, et alors ?

L’ADORATRICE DU DÉMON : Et bien, elle n’était pas seule. Elle s’unissait à un incube. Un démon.

MOI : Ben voyons…

L’ADORATRICE DU DÉMON : Un démon au membre bifide, qui la prenait comme jamais homme pourrait le faire.

MOI : C’est beau, l’autosuggestion…

L’ADORATRICE DU DÉMON : C’est à la portée de quiconque, à condition d’invoquer l’incube correctement. Ça t’intéresse ?

MOI : De te voir copuler avec un démon ?

L’ADORATRICE DU DÉMON : … ou même le faire toi-même. Si tu en as le courage, bien entendu.

MOI : [après un long silence] Ben alors là…

L’ADORATRICE DU DÉMON : [sèchement ]On se réunit samedi. Si ça t’intéresse, tu sais comment me joindre.

Et elle raccroche.

Que feriez-vous à ma place ? Iriez-vous offrir des photos gay-hardcore à votre beau-père ultra-coincé pour son anniversaire, ou iriez-vous vous accoupler avec une créature des profondeurs infernales ?

Ma vie n’est pas simple.


Passer à la version mobile de ce site.