La chatte à neuf queues

Elle était encore plus folle que moi, ce qui, vous l’avouerez, n’est pas peu dire.

Elle buvait et buvait et buvait, si bien qu’elle finissait toujours par s’écrouler dans un coma éthylique, sur le plancher ou dans les bras du premier venu. Dans ses robes longues, si décolletées que ses seins en étaient presque nus, elle faisait tourner toutes les têtes, la mienne peut-être encore plus que celle des autres. Habillée en diva, elle baisait des intellos, des skinheads, des banlieusards, des motards, des pimps, dans les toilettes des clubs branchés qu’elle fréquentait. Parfois dans la ruelle attenante, penchée sur une poubelle. Elle était fureur et destruction, elle était force et pouvoir, elle était le paratonnerre des désirs qu’elle accueillait dans sa chair comme des stigmates.

Moi, je buvais avec elle, je l’accompagnais dans son délire. Je courais avec elle dans la nuit, observant le chaos de son existence, sans jamais poser mes lèvres sur sa peau. Elle n’aimait pas les femmes: trop douces, trop tendres. «Je ne jouis que dans la convulsion», disait-elle chaque fois que je tentais de la toucher. «Seuls des bras noueux, une joue râpeuse et une queue bien raide peuvent me faire sortir de moi-même». Elle m’appelait «Anne, ma sœur Anne» et je la voyais toujours venir.

Parfois, quand nous étions seules dans sa chambre, elle se déshabillait. Elle disait: «Je fais ma danse des neuf lanières.» Avec son martinet, elle parcourait doucement son corps d’arabesques compliquées. Ces soirs-là elle peignait ses seins, ses ongles et ses lèvres de teintes sanglantes ou noires ou dorées, elle gardait des escarpins aux talons hauts et pointus, elle faisait hurler Nine Inch Nails:

My blood wants to say hello to you
My feelings want to get inside of you
My soul is so afraid to realize
How very little there is left of me

Lentement sa peau entrait en érection, ses mamelons se dressaient sous le fard, son clitoris pointait de sa fente rasée. Alors, elle se pénétrait avec le manche, et se branlait sauvagement dans un grand cri de ménade.

Un jour, je l’ai embrassée à la place du fouet, la douceur de mes lèvres effaçant la brutalité du membre de cuir noir. Elle me regarda, les yeux baignés de larmes, et me dit: «Si tu m’aimes, ne fais plus cela».

Son gros chat la regardait en silence, et moi aussi.

14 commentaires pour “La chatte à neuf queues”

  1. Égide ajoute:

    L’âme aigüe dépensière des dons honnis du corps ne veut surtout d’alter ego.Quel valeur aurait le sacrifice ?
    Aucun, elle en est certaine et ne se déprendra jamais de son indécence blasphématoire.

    Se châtier avec une telle morbidité et en jouir intensément dans le même moment, en exhibant dans un rituel inversé où le spectaculaire est centre orgasmique car le corps et et sa geste irradient plus que de douleur mais d’extase de son effondrement fixe.

    Déperdition qui reste la seule valeur.

    Icône.
    Vous en faites une icône.

    Pour un homme, même le plus niais brutal, le plus fouteur irascible, même le violent lascif, elle n’est qu’une image dévoilée, que beauté du corps bafouée, que bouche hurlante, que poitrine griffée à vif, que fesses claquées au sang, que lèvres saignantes des morsures, et sa chevelure et son visage salis exprès, et sa douleur scandaleusement expressive, et sa volonté si vivante qu’on humilie seulement parce qu’elle s’offre sans qu’on ne le lui demande.

    Çà, seulement çà, cet offertoire mortifère dérange l’ordre des chose et c’est un véritable cri d’appel auquel ces cons-là répondent alors même qu’il ne l’ont pas entendu; dans tous les sens du terme : incompris, insensibles, sourds, ils sont comme çà.
    Imbéciles.

    Et elle, ce gâchis qui est son vœu même ne la comble pas totalement.
    Car si elle recherche qu’on la violente, elle ne désire rien tant qu’on la haïsse.
    Du moins qu’une imago obscure qu’elle seule pourrait connaitre mais elle
    refuse de savoir, diffuse sa lumière doloriste vers elle.

    Votre adoration d’elle, beauté maculée mais beauté vraie, et excitante comme une lame fine longue, aiguisée, mortelle, étincelante comme un pur désir l’affole car votre amour puisqu’il s’agit de cette obscénité sentimentale serait un baume languissant pour elle qui n’a d’ivresse qu’en souffrant pour se donner.
    Encore pas totalement puisque sa jouissance n’est que pour elle.

    On ne voit pas que, pour la tenir vraiment, la baiser contre son gré, la démonstration de haine si viscérale d’elle et de vous-même, vous puissiez
    vous adonner à la battre quasiment à mort pour qu’elle vous cédât.
    Contrainte.
    Conquise.
    Mais vous seule jouiriez.
    Vous.
    Seulement vous.
    Elle ?
    Mortifiée dans une haine de vous qui dépasserait alors tout ce qu’elle a pu ressentir de haine avant.

    C’est pure supposition de ma part, erronée sans doute, car, rien, ne vous arrête.
    Vous me faites rêver des décadentes horreurs.

    Dans quelle bataille nous menez-vous ?
    Notre gorge est de sable fragile.

  2. ben ajoute:

    C’est marrant, une fois n’est pas coutume, je n’adhère ni à l’un ni à l’autre des deux textes (avec celui en commentaire) bien que je le trouve très joliment écris, presque comme d’hab.
    Mais bon, pour être moi aussi coutumier de l’alcool ravageur et pas forcément contre le
    sex comme rapport de force érigé en montagne de plaisir pour apaiser les tensions, quitte à ce que ça laisse parfois quelques traces de griffures, l’amour écorché vif qui cherche en permanence ses limites, son point de rupture , de mon expérience d’alcoolique j’ai souvenir non pas d’une soirée hey faut pas trop en demander mais d’une rencontre au cours de cette soirée ou je buvais dans cet état d’esprit de laisser s’exprimer le chaos de l’existence de noyer les vielles douleurs, de chasser les fantômes, cette recherche d’immédiateté à la limite de la ligne de fuite, mais jamais contre l’occasion de prendre un peu de hauteur dans cette décadence, et une femme a eu la même idée que toi, déposer un tendre baiser sur mes lèvres imbibées, et la douce chaleur de cet instant m’a laissé scotché et d’un coup c’est tous les baisers de l’adolescence qui me sont remontés, le regard des premières expériences sur ce qu’est devenu ma vie, et toutes ces choses se sont mises a résonner en moi depuis mes lèvres encore vibrantes, comme une guitare sonne quand on la laisse trop près de l’ampli après avoir joué, chaleur me renvoyant à l’imbécile et froid chaos de nos vies et le lendemain, malgré le mal de crane du dont je commençais à être coutumier, les lèvres continuaient à vibrer, les fourmis partout dans le corps. J’ai repris conscience ce jour là que les meilleurs sensations (bien meilleur que la plupart des drogues que j’ai pu tester, ou même qu’une bonne pipe, bien qu’une bonne pipe de temps en temps……….) viennent parfois de choses extrêmement simple et si la lutte contre le capitalisme est la lutte contre la consommation imbécile, elle commence peut être par là. (même si ce n’est pas suffisant, dans le fond, c’est un peu comme laisser échapper un je t’aime, quelle connerie, quelle banalité, quelle facilité, ya pas d’amour, ya que des preuves d’amours). Je ne lui en veux pas de n’avoir jamais recommencé bien que je n’aurai pas été contre, mais le souvenir est assez excellent et au moins il n’est pas gâché, comme une mauvaise reprise. Depuis le temps qu’on se tournait autour elle m’a eu par surprise, et, dans ce genre de situation, ou on se sent saisi comme un steak chez Buffalo, c’est suffisamment rare, avec l’age (ici radio pépé!!), que l’inconscient ne reprenne pas sa mauvaise ligne de fuite, qu’en général, on s’en rappelle lgt. Ca ne m’empêche pas de boire, ni de faire des rencontres d’un soir, mais j’essaye de me refuser toute adoration, qui éloigne de ce sentiment (dont il est extrêmement difficile de ne pas devenir accro, avec les travers qui vont avec – qui a dit des travers de port? J’ai les noms de ceux qui font les cons, non mais)

    Bref tout ça pour dire que finalement avec des sensations qui me paraissait coutumière au départ, j’en arrive a des conclusions bien loin de l’amour contractuel qu’on voudrait nous imposer comme norme, bien loin du fracas de ton texte, Anne (si si, fracas), bien loin du moralisateur féministe douteux pour qui le désarroi amoureux mène forcément à une imposition de son point de vue, bien loin de cette peur qui gâche tout, (et qu’est ce qu’on fait contre hein? tu peux me le dire toi?), et tout le temps gâché par une masse média religieuse qui veux nous éloigner à tout prix de ce sentiment de liberté, quitte à faire de l’obscène de nos failles, jouer avec nos peurs, quand à l’autre bout de la chaine…. j’en dit pas plus (je suis pas contre le féminisme, jsuis plutôt pour même, jpense que nos société ont besoin de ce rééquilibrage, jsuis pas contre la sensation d’alter égo d’ailleurs, même si elle est très difficile à trouver, à garder, à faire évoluer, mais quand ça deviens moralisateur, comme pour beaucoup de choses, j’ai du mal à adhérer)
    Peut être que le carrefour est là. Dans l’acceptation de la recherche de soi, de ses limites, quitte à aller les chercher très loin, quitte à apprendre à laisser s’exprimer un certain désarrois, une certaine violence, et en faire quelque chose, de ces tensions accumulées, exacerbées, dans la vie de tous les jours, dans sa relation avec les autres, en trouver un exutoire par le sex pourquoi pas, par les drogues c’est destructeur mais ça n’engage que soit, la musique, je sais pas jsuis pas réponse à tout, mais un truc positif, pas quelque chose qui exclut, qui renferme sur soit, ou bien rechercher à tout prix le risque accident zéro, ne jamais avoir de peine de coeur, se marier à l’église, la synagogue, le temple, la mosquée, je sais pas, faire trois gosses à sa femme, la tromper qd même parce que c’est pour l’hygiène, la cogner quand même parce qu’on supporte pas qu’elle en fasse autant, vivre dans le mensonge permanent pour éviter le regard des autres, ne jamais se causer, se dire les choses, changer la liberté sexuelle en libéralisme sexuel et faire à peu près les mêmes conneries que la génération d’avant et celle d’avant encore. Dans le fond, on a le choix.

  3. Flore LESBIENNE ajoute:

    Prochainement avec la très illustre compagnie du chat noir.

  4. EroDojo ajoute:

    La peur d’aimer, c’est le malheur …
    Et de se voir privé(e) …

    Musique des chaînes :
    There is no you, there’s only me … only …. only …

  5. Égide ajoute:

    Merci à Anne et merci à Ben pour ces moments de lecture.
    Dure et rude lecture combien bousculante.
    Un soir, il y a longtemps un pianiste à la virtuosité déchue, complètement ivre d’alcool a tout même eu la force de me parler une heure durant de la seule première note d’un concerto de Rachmaninov.
    Un mi.
    Des mots pour définir l’attaque.
    Il parlait de ce son et de l’impression qu’il lui faisait comme vous Ben avez écrit le gout de ce baiser et l’émotion envahissante et qui vous fait encore divaguer.
    C’est bien les désaccords.
    On ne pourra pas dire qu’on se ressemble !
    Pourtant, on est venu là avec des mots.
    C’est çà, on a eu des mots.

  6. madrilene ajoute:

    noli me tangere !

    (ps :le latin semble mieux capable d’exprimer naturellement le paradoxe du « veuilles ne pas » que le françois )

  7. La VoyelleZ ajoute:

    À Ben,
    Si j’ai bien saisi, F.U.C.K demeure toujours une forme de « Fornication Under the Consentment of the King » plutôt qu’un  » Free Us of our Constrited Karma »

  8. La VoyelleZ ajoute:

    Lire « Constricted »

  9. ben ajoute:

    A Erojo,
    Je comprends tout a fait le dilemme, mais ne jamais parler de son ressenti c’est accepter que l’autre se trompe sur soi sans réagir et donc volontairement l’induire en erreur, et à ne parler que de l’autre, il faut parfois accepter de se tromper. De toute façon l’art n’est pas la représentation d’une belle chose mais la belle représentation d’une chose.

    A Madrilene, he ben moi jprale paaatoit

    A vz, c’est ça Free Us of the Consentment of the King

    A Egide, cherchons nos points commun, la recherche de l’ater ego, de l’extase, la volonté de faire jouir l’autre qui passe avant son propre plaisir, les mots, les maux, sont aussi pour moi des choses importantes

    A Anne, toute mes excuses pour ce squatage de blog en règle, moi qui n’est nul endroit pour inviter à discuter, et si je me permet le tutoiement, n’y voyez là aucun manque de respect, c’est que vos écris me semblent, peut être à tord, si familiers parfois…

  10. ras ajoute:

    Cool ! C’est nouveau ?

  11. Anne Archet ajoute:

    Nan. C’est une reprise de 2004.

    L’inconvénient d’écrire depuis si longtemps, c’est que (presque) tout le monde oublie vos vieux trucs. Alors je rafraichis périodiquement les mémoires.

  12. lila ajoute:

    Anne, votre texte sublime me fait penser à un autre texte, qui lie la littérature et la musique. Un petit tour par là
    http://www.youtube.com/watch?v=JX0c5YBHhuc
    Deux princesses tellement intéressantes !

    Ah ! Eros et Tanatos !
    « Mon livre de Victor, sent le Calvin Klein,
    Il me rappelle encore, ces souvenirs lointains
    Depuis ma femme est morte
    Et je peux me saouler
    Au vin de l’assassin
    J’ai tué ma bien aimée
    Un planté de couteau
    N’aurait pas suffit
    Il m’a fallut voir grand
    Pour lui ôter la vie
    Si je vais mieux maintenant,
    Je n’ me le demande pas
    Mais j’ai défoncé ses dents
    Pour qu’on ne me retrouve pas

    Je me promène en ville
    Avec toutes ces odeurs
    De meurtres et de tortures
    Qui me font toujours peur
    Je lis encore souvent
    Mon livre de Victor
    Et aussi je me mens
    Oh pour oublier je dors
    Je dors en chien de fusil
    Pour ne plus penser au marteaux, aux fourchettes et aux scies
    Que j’ai planté dans son dos
    Si je vais mieux maintenant,
    Je n’ me le demande pas
    Mais j’ai défoncé ses dents
    Pour qu’on n’me retrouve pas

    Maintenant ma femme est morte,
    Et je fais des cauchemars
    Je ne regrette pas mon acte,
    Je regrette mon état
    Je pensais m’en remettre,
    Mais en fait je n’peux pas
    Un meurtre sur la conscience
    Ça n’s'oublie pas comme ça
    Alors je tourne en rond,
    Avec mon brave Victor,
    On a pété les plombs
    On tue les chiens dehors,
    Si je vais mieux maintenant,
    Je n’me le demande pas
    Mais j’ai défoncé ses dents
    Pour qu’on n’me retrouve pas »
    Mansfield Tya

  13. ras ajoute:

    Alors merci pour ce rafraichissement !

  14. lila ajoute:

    En boucle !

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