Je donnais le bain à la Lou lorsque le téléphone sonna — le téléphone sonne toujours lorsqu’il y a de l’eau qui coule dans la maison, pour une raison qui m’échappe.
— Bonjour Madame, je m’appelle Sandra et je vous appelle au nom de la firme de sondage L… me dit la voix nasillarde au bout du fil.
— Et vous m’appelez au sujet des élections, n’est-ce pas? lui répondis-je en lui coupant la parole.
— Oui, madame. Si vous avez quelques secondes à me consacrer, nous aimerions connaître vos intentions de vote pour le scrutin provincial.
— D’accord, mais seulement si ça ne dure que quelques secondes. Car voyez-vous, ma fille prend son bain et…
— Ce ne sera pas long, je vous l’assure. Première question: «Combien de personnes en âge de voter habitent sous votre toit?»
— Une seule. Mais compte tenu de l’ampleur de la participation politique qu’on exige d’un électeur, je me demande pourquoi on refuse à ma petite de deux ans de voter.
— Ha! Vous êtes drôle, vous. Deuxième question: «Avez-vous décidé pour quel candidat vous avez l’intention de voter le 8 décembre prochain?»
— J’ai pris une décision, oui.
— Bien! Maintenant, la troisième question: Si des élections provinciales avaient lieu aujourd’hui, pour quel parti auriez-vous l’intention de voter? Serait-ce pour le Parti libéral de Jean Charest, le Parti québécois de Pauline Marois, l’Action démocratique de Mario Dumont, le parti Québec solidaire de Françoise David ou le Parti vert de Guy Rainville?
— J’ai l’intention de ne pas aller voter.
— Euh… n’avez-vous pas dit que vous aviez fait votre choix? Parce que si vous ne savez pas encore pour qui vous allez voter, je dois vous placer dans la catégorie des indécis.
— Je ne suis pas indécise. Je suis abstentionniste.
— Ah d’accord. Donc, vous allez voter pour l’Action démocratique du Québec. Quatrième question: «À qui faites-vous…»
— Je n’ai pas dit adéquiste. J’ai dit abstentionniste.
— Euh, c’est que… je n’ai pas ce parti sur ma liste.
— Ce n’est pas un parti. C’est un comportement électoral: celui de refuser d’aller se scrutiniser l’urne dans l’isoloir.
— C’est que nous n’avons pas de catégorie pour… disons que vous êtes indécise, d’accord?
— Si ça peut vous faire plaisir, répondis-je en soupirant, pendant que Lou, qui voulait sortir du bain, tirait ma manche de sa petite main mouillée.
— Parfait. Quatrième question: «À qui faites-vous le plus confiance pour gérer le gouvernement du Québec dans ce climat de crise financière et économique?»
— À Vincent Lacroix, l’ex-PDG de Norbourg.
— Quoi?
— Oui. Il serait trop occupé à se remplir les poches et faire la grosse vie pour gouverner. Alors forcément, il me laisserait tranquille. Croyez-moi, les politiciens corrompus et ceux qui ne pensent qu’à s’envoyer en l’air avec des stagiaires sont les meilleurs; ce sont les pervers que le pouvoir fait bander qui m’inquiètent.
— Ah d’accord. Je comprends donc que vous choisissez Françoise David. Dernière question…
— Ce n’est pas parce que Françoise est une femme qu’elle ne bande pas, Sandra.
— Dans ce cas, que répondez-vous?
— Je vous l’ai dit, Lacroix.
— Mais il est en prison!
— Comme nous tous, d’une façon ou d’une autre.
— Ça ne correspond à aucune catégorie. Je vais devoir vous inscrire dans «Ne sait pas — refuse de répondre».
— Je viens pourtant de vous répondre!
— Mais votre réponse n’est pas acceptable! Je dois bien la caser quelque part…
— Faites ce que vous voulez, mais faites-le vite. Ma fille commence à avoir la peau plissée comme sa grand-mère, à force de mariner.
— N’ayez crainte, il ne me reste qu’une seule question: «Est-ce que la décision de Jean Charest de déclencher des élections maintenant influencera votre vote le 8 décembre prochain? Si oui, est-ce positivement ou négativement?»
— Que les élections soient déclenchées maintenant, à Pâques ou à la Trinité ne change rien au fait que je n’irai pas voter.
— Donc: pas d’influence sur le vote…
— Inscrivez plutôt: «pas d’influence sur le refus d’aller voter».
— Cette réponse n’existe pas!
— C’est pourtant la mienne…
— Dans ce cas, je vais encore vous inscrire dans la catégorie «Ne sait pas — refuse de répondre».
— Grand bien vous fasse! soupirai-je en enveloppant Lou, grelottante, dans une serviette de bain. Est-ce que c’est tout?
— Oui Madame. La firme de sondage L… vous remercie d’avoir pris le temps de répondre à ce sondage et ainsi d’avoir contribué positivement à la vie politique de notre nation, me dit-elle sur un ton monocorde avant de raccrocher.
Songeuse, j’aidai ma fille à enfiler son pyjama. Je savais déjà que j’étais marginale, mais grâce à ce sondage, je sais dorénavant où je me situe: dans la marge d’erreur.









(le 12 novembre 2008 à 16h10)
Plutôt rigolo. Le rire est un bon moyen pour ne pas tomber dans le ressentiment face à toute la médiocrité environnante.
(le 13 novembre 2008 à 3h13)
La marge, l’endroit où l’on peut écrire librement ?
(le 13 novembre 2008 à 5h21)
La marge, c’est là qu’on peut aussi raturer, corriger, préciser. Les marginalia des manuscrits sont toujours une source précieuse…
e.
(le 13 novembre 2008 à 7h27)
Je crois que ce sondage aussi pouvait être fait par votre petite fille de 12 ans (c’est amusant, de dire vous).
Je suis déçu j’attendais avec impatience un récit graveleux dans les cabine de vote …
(le 13 novembre 2008 à 10h10)
Vous êtes patiente avec ces sondeurs.
Je partage la même opinion que vous à ce sujet. Mais je me fais aussi un malin plaisir à répondre toujours de façon farfelue aux autres types de sondages (lorsque je réponds, ie. lorsque je veux rire).
(le 13 novembre 2008 à 14h13)
chouette !
(le 13 novembre 2008 à 18h49)
La marge d’erreur: grain de sable dans l’engrenage.
Beau billet, drôle en plus.
(le 14 novembre 2008 à 11h36)
et le robinet pendant tout ce temps?Si c’était ma femme ,il serait resté ouvert!
(le 14 novembre 2008 à 20h12)
Ta fille a déjà deux ans, comme le temps passe …
(le 15 novembre 2008 à 1h38)
attention,il y a deux Alain,mais « chacun reconnaitra le sien »
(le 15 novembre 2008 à 14h14)
La pensée si large, fini souvent dans l’erreur que l’on la classe!Que notre pensée soient émisse elle n’est que perçu, uniquement comme on veut l’entendre, mais ont fini toujours classé dans une catégorie.
(le 16 novembre 2008 à 9h22)
J’adore lire ce blogue. C’est sobre, bien écrit et bien réfléchi. Trois grandes qualités qui font une grande auteure. J’y reviens fréquemment. J’y reviendrai encore.
(le 17 novembre 2008 à 5h15)
Oui ces réponses ne sont vraiment pas acceptables :)
(le 17 novembre 2008 à 18h19)
Sans rapport:
vous avez vu, Madame Archet, les anarcho, ce qu’on en fait en France ???
En tôle !!!
M’enfin bon, vous ça va, vous vous êtes une individualiste surtout… risquez rien, … mais en cas de besoin, prenez l’avion plutôt que la train quand même… on ne sait jamais.
(le 5 décembre 2008 à 14h14)
Les sondages sont tous biaisés en faveur du système politique et des systémites (gens qui adhèrent aveuglément au système ou parce que Marcel Blanchette, le DGEQ leur dit quoi penser et les brainwashe sur la so-called importance d’aller voter).
L’absentionisme conscientisé est un choix aussi valable et respectable que n’importe quel autre. Alors un conseil, faites donc ce que vous voulez le 8 décembre, si ça vous chante allez voter et si vous avez d’autres trucs plus important à faire, ne pas aller voter demeure un choix « politique » (ou anti-système) autant que n’importe quel autre.
Je me demande d’ailleurs d’où vient ce mépris congénital de l’absentionisme. Moi, quand on me dit de faire quelque chose comme s’il s’agissait d’une question de vie ou de mort, j’ai souvent tendance à penser pourquoi désire-t-on tant que les choses se passe de telle façon. Est-ce qu’aller voter sert plus nos intérêts ou ceux de la classe politique pro-système. Je crois que poser la question, c’est sûrement y répondre.