De tous les rêves de gamine, il n’y en a plus qu’un seul qui occupe encore toutes mes pensées et en qui je place toutes mes espérances: celui de devenir Fifi Brindacier.
Fifi est mon idole, mon maître à penser, mon modèle en tout. Fifi se moque des identités et rôles sociaux, et surtout des identités sexuelles. Elle n’a peur de rien, parle fort, aime la bagarre et la mécanique auto, grimpe aux arbres, se bat à l’épée, porte une jupe, des bas et un porte-jarretelle, elle coud, elle fait le ménage et régale les enfants avec ses talents de cuisinière. Fifi n’a que faire des canons de beauté: elle porte ses taches de rousseur comme un étendard malgré les objections de la vendeuse de crème de beauté. Elle est apatride, a fait le tour du monde, est de nulle part et de partout à la fois. Elle est inclassable, irréductible à toute caractérisation. Sans oublier qu’elle est une fille qui se prénomme Fifi, ce qui au Québec ajoute une incertitude troublante et délicieuse quant à sa sexualité.
Fifi est irrécupérable. Elle trace avec audace et maestria son plan d’émancipation, l’expérimentant au jour le jour en évitant toutes les tentatives de rabattement. Pourtant, tous les dispositifs de pouvoir essaient continuellement de l’attraper, de l’enchaîner, de la ramener à l’ordre: tante Percilla qui complote avec les dames patronnesses du voisinage pour l’envoyer à l’école, les flics qui veulent la placer de force à l’orphelinat, les cambrioleurs qui veulent attenter à sa personne et à son or. Fifi les ridiculise tous grâce à sa perspicacité, son inventivité et sa force prodigieuse. On ne peut l’imaginer pas l’imaginer soumise à une famille, une église, une patrie, un parti. Les adultes ne font tout simplement pas le poids contre elle.
Fifi est une rebelle, une adepte des stratégies insurrectionnelles. Elle provoque des situations, transforme chaque territoire qu’elle traverse en zone autonome temporaire. Dans sa Villa Drôlederepos — qui a tout d’un squat autogéré —, elle vit avec des individus choisis par affinité: monsieur Nilsson et l’oncle Alfred — qui non seulement sont d’excellents partenaires mais aussi des animaux doués de raison, ce qui vous l’avouerez, ne rend la chose que plus réjouissante. La Villa est située dans les failles de l’ordre capitaliste, étatique et patriarcal, à l’extérieur du système marchand. On n’y travaille jamais et la production se fait sur un mode ludique, grâce à son arbre où pousse le chocolat et la limonade et surtout sa valise remplie non pas d’argent, mais de «doublons espagnols», un «trésor» symbole des ressources de la terre prises sur le tas et consommées selon les besoins. Tous ceux qui habitent ou qui transitent dans la villa ne sont déterminés que par leurs propres nécessités, que par ses propres désirs. Fifi mange ce qui lui plaît, se couche et se lève à l’heure qui lui plaît, se pend au lustre du salon, s’habille comme bon lui semble, se laisse guider par ses désirs et sa fantaisie et enjoint ses amis Tommy et Annika à faire de même.
Fifi est une théoricienne subversive. Elle ne cesse d’inventer de nouvelles situations, de nouvelles possibilités d’agencement grâce à sa créativité phénoménale. Par exemple, elle retourne l’institution scolaire comme une vulgaire chaussette en disant préférer les écoles d’Argentine où «on mange continuellement des friandises» grâce à «un long tuyau qui va directement de la fabrique de bonbons à la salle de classe et qui en déverse tout le temps» ce qui fait que «les élèves ont comme ça toujours de quoi s’occuper». Et lorsque son amie Annika lui dit que c’est vilain de mentir, elle se fait gronder par son frère qui lui fait remarquer que «Fifi ne ment pas pour de vrai. Elle invente!» Fifi ment car elle invente, elle crée sa propre vie selon ses propres termes et, en agissant ainsi, elle enfonce un coin dans la muraille déjà lézardée de l’ordre hiérarchique et dominateur.
Et surtout, Fifi est une enfant. Elle n’attend pas de grandir, d’être sage, de connaître les tables de multiplication, d’être mariée ou de briguer la mairie pour vivre selon ses propres désirs selon ses propres nécessités. Elle le fait immédiatement, avec ses propres moyens, en s’adaptant stratégiquement aux situations, elle va jusqu’au bout d’elle-même, ce qui fait d’elle la fillette la plus maligne et la plus forte du monde.
Il y a bien longtemps que je mes neuf ans se sont envolés et portant, encore aujourd’hui, je n’ai qu’une ambition: vivre ma vie comme le ferait Fifi Brindacier.









(le 9 novembre 2007 à 1h12)
Joli coup. Ca fait tout de suite moins indigeste que la plupart de vos articles anarchistes… honte à moi qui prends rarement la peine de lire les autres autant de fois qu’il le faudrait pour en saisir tout le suc, mais de temps en temps, un brin de fantaisie sérieuse, ça fait du bien.
SVP, maîtresse, la prochaine fois, vous pourriez illustrer vos théories avec pour héroïne une sorte de Barbarella bien coquine ?
(le 9 novembre 2007 à 1h14)
Et moi, c’est Mary Poppins.
Et peut-être la petite sirène…
Mais bon.
Il faut bien vivre avec son propre personnage.
(le 9 novembre 2007 à 2h47)
Astrid Lindgren, Simone de Beauvoir : même combat
(le 9 novembre 2007 à 3h01)
Oh, fichtre, moi aussi je rêvais de Fifi Brindacier : je voulais me la taper. Bien sûr, tout môme, me la taper, cela se résumait plus ou moins à être son meilleur ami et qu’on se tienne par la main, mais soit, elle faisait partie de mes fantasmes de môme. D’ailleurs, mon souhait de devenir un singe et d’avoir un copain cheval avec qui partager ma table venait en droite ligne de cet univers loufoque.
(le 9 novembre 2007 à 4h17)
5 et 5 font siiiiix et les pruniers font des cerises !!!
Et pis c’est tout !
(le 9 novembre 2007 à 4h21)
J’ai beaucoup aimé la façon dont tu parles de Fifi Brindacier, un petit chef d’œuvre qu’il faudrait relire quand tout va mal. Merci Anne.
(le 9 novembre 2007 à 5h57)
A.A. tu es un abeille, ton récit un pot de miel…
Je suis l’ ourson qui l’a trouvé…
()__() Mouarf mouarf…!..
( °o° )
°
(le 9 novembre 2007 à 5h58)
Je serais bien curieux de voir votre expression si je vous envoyais les photos de femmes qu’est devenue cette Fifi aujourd’hui :)
(le 9 novembre 2007 à 8h03)
J’aime beaucoup ce billet de madame Archet. Elle place le célèbre personnage de Fifi Brindacier sous un nouveau jour. Vu ainsi, je pense que je vais regarder quelques unes de ses aventures pour me faire une opinion personnelle.
Peut-être vais-je cesser d’être fifi et vouloir devenir un Fifi Brindacier moi aussi ! :)
(le 9 novembre 2007 à 12h07)
Enfin, les masques tombent. Oubliez les penseurs anarchistes. Oubliez Stirner, Palante, Hakim Bey et compagnie. Oubliez Deleuze et Guattari avec leur écran de théorie fumeuse. Votre maître à penser s’appelle Fifi Brindacier; je m’en doutais depuis le début, et il est vrai qu’avec elle vous allez droit à l’essentiel. Faisons fi-fi de tout jargon intellectualisant; le cœur de l’affaire se trouve dans l’innocence puérile incarnée par la célèbre rouquine aux tresses horizontales. Mais je dois reconnaître que vous me désarçonnez par la simplicité de cet aveu; votre candeur est proprement désarmante. Comment discuter, que dire, par quel bout prendre l’affaire quand on a devant soi une interlocutrice qui s’appuie sur une telle autorité?
Décidément, votre costume de jeune femme intelligente et cultivée qui réfléchit à son époque est mal fagotté. Votre jupon dépasse, votre perruque menace de tomber, vos postiches ne collent pas bien; tout ça manque singulièrement de fi-finesse, et on fi-finit par voir ce qui se cache derrière, à savoir une charmante enfant qui veut séduire les adultes (et plus précisément, pour dire le fond de ma pensée, les pères), mais qui n’en trouve pas. Et pour cause; il n’y en a plus. Ils sont tous partis se louer l’intégrale de Fifi Brindacier. Qu’il s’en trouve un pour oser dire que cette enfant n’est qu’une enfant et que la liberté dont elle se réclame bruyamment n’est que le masque phi-philosophique de l’enfance, on lui dira qu’il n’a rien compris, qu’il ne connaît pas bien les anarchistes; on le traitera même de gros méchant empoisonneur de vi-vie.
Sachez au moint, mademoiselle Archet, que votre éloge de Fifi Brindacier n’est pas subversif, bien au contraire; il se situe EN PLEIN MILIEU DE L’AIR DU TEMPS. Ce n’est pas grave en soi, et il n’y a rien de mal à être de son époque; mais vous conviendrez qu’il vaut mieux le savoir. Comme il vaut mieux savoir, quoi que vous puissiez en dire grâce à votre art consommé de la dérobade et de la pirouette rhétorique, que Fifi Brindacier, quand on se donne la peine d’y réfléchir – je m’excuse de vous l’apprendre, ça va vous faire un choc, mais enfi-fin c’est comme ça qu’on grandit – Fifi Brindacier, dis-je, n’est rien d’autre que l’incarnation d’un RÔLE SOCIAL!… Quel scandale! Quelle horreur! Quelle calamité! Quelle monstruosité! Et pourtant, quelle évidence. Même l’anarchiste, la délinquante, l’individualiste, la petite dévergondée qui se fout des rôles sociaux, ne peut s’empêcher de jouer un rôle social; ce qui la distingue du troupeau imaginaire qu’elle méprise, ce n’est pas sa plus grande liberté, mais l’ignorance qu’elle entretient quant à la véritable nature de sa prison. Peut-être vivait-on autrefois comme des oiseaux enfermés dans une cage fabriquée par la « société », mais nous n’en sommes plus là, et c’est une autre métaphore qui me vient à l’esprit quand je lis vos tartines anarchistes : celle d’un hamster dans sa roue, qui s’essouffle à la poursuite de sa liberté.
Et puis zut! Je n’y tiens plus; je vais vous poser la question qui me travaille depuis un bon moment, mais que je n’ai pas osé formuler, par crainte de passer pour un goujat : quel âge avez-vous? Car enfin vous comprendrez que ça change tout. Si vous avez 15 ans, je crie au prodige et vous prédis un brillant avenir; si vous en avez 20, je m’incline encore devant tant de précocité; si vous en avez 25, je sourcille un peu en me disant que ça vous passera; si vous en avez 30, je ne perds pas espoir de vous faire entendre raison. Et si vous en avez 35, je poursuis sans fléchir mes invectives réactionnaires.
(le 9 novembre 2007 à 12h41)
Y, je vous ai vu venir à des kilomètres, avant même de commencer à écrire ce texte qui aurait pur s’intituler «illustrons par un exemple rigolo»; j’aurais même pu écrire votre commentaire à votre place. Anarchiste=pensée infantile: bravo, vous atteignez des sommets d’originalité. «Qui n’est pas anarchiste à vingt ans manque de coeur, qui l’est encore à trente ans manque de cervelle…» et ainsi de suite. Je connais, n’ayez crainte; cette histoire d’âge n’est qu’un sophisme.
(En passant, ce n’est pas difficile de connaître mon âge si vous vous donnez la peine de chercher un peu.)
Vous pouvez le nier, vous désoler ou encore vous en réjouir, mais ça ne change rien au fait que la société et ses dispositifs de pouvoir vous enchaîne, vous et des milliards d’autres individus. Si ça vous branche d’être réifié par le système marchand, surveillé, taxé, emprisonné, maintenu dans la misère, bref, si ça vous plaît d’assumer et de subir votre qualité de citoyen sujet d’un État démocratique, je n’ai qu’un mot à vous dire: bravo! Vous y trouvez votre bonheur, tant mieux pour vous. Mais ne venez pas me dire que je ne connais pas ma prison, car c’est la même que la vôtre; seule notre attitude face à elle nous distingue. Si vous croyez qu’agir pour éviter d’être écrasé équivaut à faire le hamster, je le répète, tant mieux pour vous. Ça ne risque toutefois pas de me faire changer d’idée et surtout pas de comportement, bien au contraire.
Ce que je me demande, en fait, c’est pourquoi je vous dérange à ce point. Ne me dites pas que je suis la représentante par excellence du siècle, de l’air du temps ou du consensus social, parce que c’est faux et vous le sauriez si vous vous donniez la peine de regarder un peu autour de vous. En ce qui me concerne, je vois surtout des gens qui tiennent mordicus à leur identité, à leur rôle social, et qui sont prêts à la défendre bec et ongle contre toute menace, réelle ou imaginaire. Je vois surtout des gens inquiets pour leur sécurité, morts de trouille devant la menace terroriste, prêts à accepter toutes les vexations en échange d’une garantie illusoire de sureté. Je vois surtout le règne du ressentiment, du règlement de comptes, de la recherche de bouc émissaire. Je ne sais pas où vous humez l’air du temps (en réalité, je le sais) mais ce n’est certainement pas celui qui souffle à l’extérieur du campus.
Alors je vous la pose, cette fameuse question: si je ne suis qu’un hamster puéril, pourquoi perdez vous tout ce temps avec moi? N’y a t-il pas des affaires plus sérieuses qui méritent votre attention?
(En passant, j’ai lu Le piège; dommage que je ne puisse commenter, j’aurais des trucs intéressants à vous opposer.)
(le 9 novembre 2007 à 13h08)
Selon moi, ce que propose madame Archet, c’est un regard sur Fifi Brindacier, une lecture du personnage, en faisant sortir plusieurs de ses caractéristiques qui collent à l’anarcho-individualisme. La petite est enjouée, malicieuse, amusante, vivante, énergique, contestataire, etc.
Je trouve que vous portez un regard théorique et limitatif sur Fifi. Peut-être symbolise-t-elle un rôle social quelconque… Peut-être… Mais après que l’on a dit ça, qu’est-ce que ça fait au juste ? Archet joue le rôle social de la contestatrice. Surprise !Et après ? Elle utilise la rhétorique ? Scandale pour les bien-pensants et les philosophes ! Oui, tout le bloque est rhétorique probablement. Le langage est rhétorique. Votre commentaire aussi.
Madame Archet propose une lecture inusitée et originale de Fifi Brindacier. C’est ça que je trouve important et intéressant. Elle sort du modèle, des limites interprétatives et elle fait preuve d’imagination. Elle ne fait pas que mimer, elle crée quelque chose d’autre, elle propose une nouvelle façon de voir le personnage.
Et puis, admettons qu’il soit impossible de sortir des rôles sociaux. Après tout, nous ne pouvons penser sans le langage qui nous traverse. Qu’y a-t-il de mal à essayer de subvertir et de démolir les conventions ?
(le 9 novembre 2007 à 13h38)
Taisez-vous, tous ! Ce petit cirque est parfaitement ridicule, pathétique et pitoyable. Il est évident que vous n’avez pas lu Doug W. Spengler (auteur de « Si j’existais en ce moment».) Vous n’êtes donc pas autorisés à vous prononcer sur ce que William D. Wright appelait « les choses qui n’arrivent pas. »
(le 9 novembre 2007 à 15h38)
Non, au contraire, continuez, continuez, il faut que ces choses sortent et se confrontent, la source jaillissante sera celle qui ne tarira pas.
(le 9 novembre 2007 à 17h17)
Probablement
(le 9 novembre 2007 à 18h41)
Bouais, […] goldrib.jpg
(le 9 novembre 2007 à 18h43)
C’est […] pareil.
(le 10 novembre 2007 à 5h47)
il faut malgré tout reconnaître quelque chose à ce profY : il n’a pas son pareil pour débusquer notre AA de sa tanière. Pour cela je le remercie car les discussions qui s’ensuivent ne manquent pas de piquant.
maintenant je m’interroge sur la pente de cette déclaration d’AA : « j’aurais même pu écrire votre commentaire à votre place. » Et si c’était vrai ? car enfin il est rarissime ou peut-être unique qu’AA entretienne ainsi la réplique avec un visiteur. Aurions-nous affaire à un nouveau tour par lequel AA s’amuserait à jouer l’un et l’autre rôle ?
avouons pour le moins qu’elle en serait bien capable.
(le 10 novembre 2007 à 5h48)
chaussette, je reste figé d’admiration devant la lucidité de vos propos
(le 10 novembre 2007 à 5h51)
pfff, ne vous la faites pas raconter ainsi extro, chaussette est une andouille, il le déclare lui-même.
à tous les coups, c’est chaussette, la créature d’AA. C’est tout vu, il fallait bien qu’elle trouve le moyen d’exprimer toutes les tocades qui fourmillent dans son cerveau surchauffé.
(le 10 novembre 2007 à 5h53)
c’est très vilain ce que vous dites demi lune
quelque chose me ferait assez croire que vous-même n’êtes qui vous prétendez.
(le 10 novembre 2007 à 8h33)
Ce ne sont que des mots, même pas un p’tit coup’d'bite, du vent pffuuiiit.. et de toutes manières ça ne changera pas la face du monde nous continuerons à vivocher lamentablement jusqu’au grand départ oups! j’ai les boules quand j’y pense (pas quand j’Y pense hein !) pourquoi se torturer l’esprit ? pourquoi embêter son voisin avec ces futilités, pourquoi faire de la mousse avec ce qui nous pousse tous, hein !
(le 10 novembre 2007 à 9h20)
Dites moi Anne Archet, si ma mémoire ne me fait pas défaut, les notes sur l’anarchisme de devaient-elles pas être en quatre parties ? Ou est donc passé là quatrième ? Et la phrase qui disait « Prochain épisode : pour une insurrection réussie » ? La quatrième partie ne verra donc pas le jour ? Dommage…il me semblait que ce serait la plus intéressante et la plus fertile.
Dites moi si je me trompe de chapitre.
(le 10 novembre 2007 à 16h23)
J’avais bien compris qu’il ne s’agissait là que d’un « exemple rigolo », mais je n’en demeure pas moins convaincu qu’il est révélateur, et qu’il en dit plus long sur votre pensée que tous les penseurs sérieux que vous avez l’habitude de citer. De toute façon, je n’allais pas rater une si belle occasion d’épingler votre immaturité; incidemment il faut être bien jeune pour écrire que « cette histoire d’âge n’est qu’un sophisme ». Vous avez le droit évidemment de ne pas dévoiler votre âge biologique, mais vous ne pouvez pas cacher votre âge « politique » ou « social ».
Si j’ai des choses plus sérieuses à faire? Sans doute. Vous aussi, je l’espère. Pourtant nous revenons ici, nous discutons, nous polémiquons, nous passons du temps à travailler nos répliques. Pourquoi donc? Ne sommes-nous pas libres de ne pas venir? Pourquoi acceptons-nous ces chaînes? La réponse n’est pas chez Stirner, ni chez Fifi Brindacier. Mais disons que votre blogue me plaît plus que vous ne le croyez, et que je n’y viens pas seulement par délectation morose. Je ne me souviens pas des circonstances qui m’y ont mené la première fois, mais je me souviens fort bien d’avoir été tout de suite frappé par votre intelligence, par votre style, par l’aplomb avec lequel vous défendez votre vision du monde. Je ne la partage pas, certes, mais je ne pense pas que je me donnerais la peine de la critiquer si elle n’était pas « assumée » avec un tel panache. Enfin chacun ses vices; certains collectionnent les capteurs de rêve, certains font du tricot, d’autres lisent des polars, d’autres encore se font fouetter dans un sous-sol de banlieue. Moi, il me plaît de pourfendre l’innocence satisfaite, et sur ce chapitre – je le dis sincèrement, et vous prie de ne voir ici aucun sarcasme ni aucune ironie – vous en valez la peine.
Je n’ai aucune intention de vous convaincre de quoi que ce soit, et je pense comme vous que nos positions sont inconciliables; mais ce serait aussi une erreur, me semble-t-il, que d’exagérer la profondeur de notre désaccord. Je ne suis pas un vrai réactionnaire, ni un universitaire qui professe du haut de son estrade. Je suis très mal à l’aise à l’université, je ne m’y sens pas chez moi, vous pouvez me croire. Mon pseudonyme n’est qu’une allusion au petit roman de Céline intitulé Entretiens avec le professeur Y. À vrai dire, je suis moi aussi une sorte d’anarchiste, et croyez-le ou non, je n’ai rien contre Fifi Brindacier; au contraire elle me paraît plutôt sympathique. En un mot, je suis aussi attaché que vous à la liberté; simplement les ennemis de la liberté ne me semblent pas être ceux que vous croyez.
Je ne pense pas être « réifié par le système marchand », contre lequel je me défends avec autant de conviction que vous. Mais vous faites l’erreur, dans vos textes, de confondre ce système avec une autorité de type traditionnel, celle de l’église par exemple, alors qu’il est en réalité tout le contraire. La société marchande, loin d’être opposée à la liberté dont vous vous réclamez, ne cesse de l’encourager et de s’en nourrir. C’est en cela que vous êtes une fidèle représentante de notre époque; je vous accorde que vos idées sont « marginales », qu’elles se situent à une « extrémité » de ce qu’on pourrait appeler le spectre politique ou idéologique de notre temps. Mais elles ne sont pas radicalement opposées à notre temps, au sens le plus précis du terme; je veux dire qu’elles ne remettent pas en question ce qui en constitue la racine, à savoir le culte du moi et de son inviolable souveraineté. Avez-vous déjà remarqué combien la publicité se plaît à recycler des slogans révolutionnaires ou anarchistes? Combien elle vante les mérites de la liberté? Vous croyez sans doute qu’il s’agit là d’un mensonge, d’une usurpation, ou comme on le disait dans les années soixante, d’une récupération; je suis d’accord avec vous, à ceci près que je ne vois pas de différence essentielle entre cette liberté et la vôtre. Vous refusez, dans vos textes, de dépasser l’opposition entre le « moi » et les déterminations qui le menacent de l’extérieur; vous refusez de voir que sans ces déterminations le « moi » ne serait rien. Tous les publicitaires seraient d’accord avec vous, forcément. À vrai dire la société capitaliste est le résultat logique de tous les rêves anarchistes. Quant à l’autorité, vous la confondez avec une violence venue de l’extérieur alors qu’elle ne peut logiquement que faire partie du « moi », le constituer, en être pour ainsi dire la forme ou l’armature. En tout état de cause elle n’est pas l’ennemie de la véritable liberté, mais son alliée.
Je m’excuse de m’être laissé aller à ces considérations théoriques un peu lourdes, mais l’essentiel est dit. Vous avouerez que c’est plus drôle quand je vitupère.
(le 11 novembre 2007 à 5h38)
… ça faut avouer, si les idéaux retombent toujours sur terre sous formes de sarcasmes, alors l’aboutissement de l’anarchiste est l’anarcho-capitaliste (il était aussi son origine). Par ailleurs ne dirait-on pas qu’un individu utilsant toutes les ressources de pouvoirs sans question de moralité, ni de justice dans l’unique but de réaliser son plaisir (aussi médiocre soit-il) suit vraiment une logique stirnerienne ?
la question se déplace ensuite suivant je crois l’empire d’un ressenti : que se passe-t-il lorsque la sensation du pouvoir qui m’ouvre le trajet vers « l’objet désiré » déforme cet objet, le fait fuir et ne laisse plus dans ma main que la poussière de son illusion ?
il existe quelque chose comme un défaut ou une faille que l’on peut selon sa vision définir comme ontique (appartenant au monde) ou fantasmatique (appartenant à l’individu). Ou peut-être est-ce la même chose regardée sous deux angles sur la ligne de partage desquels on trouverait le langage et toutes ses tricheries (mais la vérité n’est-elle pas une exception au milieu du mensonge ?
enfin prof Y, passé l’amusement tout littéraire que j’ai eu a constater qu’un Y est aussi un A renversé, je vous en cède un autre qui vient de votre choix d’avoir enfiler un personnage dont la caractéristique est de se pisser dessus par peur du grand Céline (une grande leçon de style ce bouquin). Cela dit, ça me plait bien et on devrait tous commencer par là.
(le 11 novembre 2007 à 8h58)
Pisse en l’air…. le mot est dit.
(le 11 novembre 2007 à 12h46)
On ne pense pas, quand on fait lire Fifi brin d’acier aux petites filles et aux petits garçons (mais je crois que c’est beaucoup les petites filles) qu’elle risque de devenir des Anne Archet! Personne n’a réalisé le danger d’une telle perversion!
N’empêche, si j’avais une fille, je crois que je lui ferais lire Fif brin d’acier… Moi j’étais plutôt Fantomette… sauver le monde (et les hommes en détresse qui désespèrent de trouver une femme surtout ;-) )…
Bises
J’M.
(le 12 novembre 2007 à 12h29)
Chaussette, je ne suis pas certain d’avoir bien saisi toute votre intervention, au demeurant intéressante. Qu’est-ce que « l’’empire d’un ressenti »? Enfin je crois comprendre que vous tournez mon « Y » dans tous les sens en espérant étayer votre hypothèse extravagante sur l’identité d’Anne Archet et du Professeur Y; je vous conseille d’abandonner cette voie, où vous ne trouverez que déception, aigreur et amertume. Anne Archet ne m’a pas inventé; l’idée est plaisante, mais au bout du compte je suis plutôt content qu’il n’en soit rien. Je dois l’existence à la matrice de ma mère et aux couilles de mon père.
(le 13 novembre 2007 à 8h37)
Dans la version originale, l’héroïne s’appelle Pipi. Quelque chose me dit que ça intéressera quelqu’un.
Personnellement, il m’a fait passer un sacré bon moment, ce billet. Et encore une fois, ces notes essayistes me fichent bien plus la trique que toutes les tentatives érotico-scolaires de me trifouiller la bobette dont Internet s’alourdit de jour en jour, fusse avec le talent jovial de ce personnage pointilliste qu’est AA.
É.
(le 13 novembre 2007 à 12h32)
Wow…que vous avez du temps à perdre. Et moi de même.
(le 13 novembre 2007 à 13h56)
prof : je m’amusais de bêtises, n’y voyez rien d’autre (une autre fois je vous dirai pourquoi Anne ne peut être qu’un mâle, homosexuel de surcroît).
rechercher la « vérité des identités » me paraît un total égarement, mais pour de faux c’est toujours une récré.
moi je suis l’issue d’une rencontre en un poulpe et un pangolin, mais ne le répétez pas.
empire du ressenti = on ne choisit pas de ressentir, on ressent, éventuellement ensuite on se demande pourquoi, et là on commence lentement à devenir fou.
(le 13 novembre 2007 à 14h56)
Chaussette, je suis d’accord.
Et s’astsiner sur l’âge, les pouels ou les organes reproducteurs d’Archet c’est comme se plaindre des moeurs de Murphy Brown ! Monsieur Y, euh, AA est un personnage.
On ne peut que croire que la ou les personnes qui se trouvent derrière la tenture sont également dignes d’intérêt, mais reste que leur plaisir vient en partie de leur mise-en-scène et qu’en attendant le jour de la révélation, il serait bien de ne pas trop la ramener façon Nancy Huston avec ces astis de dérapages psycho-pop de backseat driver littéraire pathologique autour de l’auteur (sa vie de famille, son ivrognerie, les mouchoirs sous son lit), alors que l’œuvre, elle, ne vous en déplaise, est là, et marche full planche !
Si AA s’avère être une équipe de 8 profs de littérature âgés de 30 à 90 ans, kessé ça colisse ? Les textes demeurent. Ce qui roule continue de rouler. Quand je pense que vous vous réclamez (un peu grossièrement – ça va, on avait pigé) de Céline, marde, c’est lui que je vous cite depuis 5 minutes.
L’enregistreuse, là, sur la table. Elle marche. Que l’inventeur soit gai, zoophile, féru d’émaux sur cuivre ou chanteur dans une chorale nudiste, on s’en baaaat ! On s’en baaaat ! Savez pourquoi les Nancy Huston de ce monde tiennent à démolir Berhnard sur ses manières à table, Joyce sur son revers au tennis et Hemingway sur son amour des moules-frites ? C’est parce que le reste, la littérature, toute soi-disant auteure qu’elle prétende être, ça lui échappe.
Et sans vouloir battre un cheval mort, monsieur Y, vous êtes à mon avis passé à côté d’une très réjouissante note. Peut-être espérez-vous vous distinguer du lot et obtenir en prime un week-end pour deux avec le personnage ! Eh eh eh.
Triste monde.
Muqueuses, phalangines, C4
É.
(le 14 novembre 2007 à 21h57)
Putain, j’ai le shutzpah de clore les tchatches, moi !
Je pue de la gueule, je suppose.
(le 14 novembre 2007 à 23h10)
Je ne vous le fais pas dire.
(le 22 janvier 2011 à 11h01)
Ce billet est une bouffée d’air frais dans les voiles de ma frégate ! J’aurais pu l’écrire moi-même (en moins bien peut-être) tant il s’accorde à l’idée que je me fais de Fifi Brindacier et de ses aventures. Fifi a toujours été plus ou moins ma première source d’inspiration et modèle, mais bizarrement elle l’est devenue d’autant plus dès lors que je suis sortie de l’enfance.