Mon amante aime le jazz. Dizzy. Monk. Bird. Chaque jeudi soir de dix-neuf à vingt-deux heures, elle se rend à la bibliothèque municipale pour la réunion hebdomadaire du Club des amateurs de jazz. Quant à moi, je reste à la maison pour récurer les chaudrons, brosser les chats et lessiver les draps — car je suis une fille plutôt du genre classique.
Simone s’habille. Ses bas résille soulignent à l’encre de chine les jambes interminables émergeant de sa jupe un peu trop fendue. Sa blouse est trop échancrée. Son parfum trop appuyé. Debout sur le pas de la porte, je l’embrasse sur la joue et lui demande:
— Qu’ est-ce qu’il y a au programme, ce soir?
— Early blues: Bessie Smith, Blind Lemon Jefferson, Robert Johnson… s’il reste du temps, me chuchote-t-elle à l’oreille avant de sauter dans sa Miata rouge.
Les chaudrons reluisent. Les chats ronronnent. Les draps sont propres et frais. Varèse. Stockhausen. Webern.
La nuit est si douce que je décide de marcher jusqu’à la bibliothèque. J’entre par la porte arrière et je descends l’escalier jusqu’au sous-sol. J’y trouve sept vieux croutons à l’odeur rance assis autour d’une table tournante qui écoutent d’un air pénétré la voix éraillée et grinçante d’une femme s’égosillant sur les infidélités de son homme. Perplexe, je sors et sillonne le parking de long en large, où la brise nocturne agite dans la pleine lune les feuilles des arbres centenaires. Pas la moindre trace de Miata.
— Alors, comment c’était? lui dis-je à son retour, peu après vingt-trois heures.
Elle reste muette, songeuse, puis caresse le poil lustré de Ravachol. Elle se lève ensuite, lentement, puis me sourit — un sourire lent, doux, humide — mais n’ose pas affronter mon regard. Elle prend plutôt ma main et, comme tous les jeudis, m’amène dans notre chambre et, dans nos draps parfumés de citron, me fait une démonstration.
Dizzy. Monk. Bird.
Jazz.










(le 30 avril 2007 à 4h38)
Désagréable ces fausses notes de la vie de famille.
(le 30 avril 2007 à 9h40)
Très joli.
Très poétique.
Très doux.
(le 30 avril 2007 à 14h34)
Magique. Round Midnight. Scènes de la vie conjugale. La mouilleuse arrosée. La libertine se refusant à la jalousie. Pincement au coeur, pincement de cordes, triangle et shuffle doux-amer. De l’amour à l’état pur. Tout l’esprit du jazz en quelques lignes, à un détail près : pas besoin de Billie, un sourire complice et la victoire de l’amour sur la possession – happy end au pays du blues.
Je n’en crois pas une ligne, mais mille bravos, Anne, de nous avoir rendu Simone si proche, si humaine, si femme.
(le 1 mai 2007 à 3h33)
Varèse, Schubert, Miles Davies, Therion, je me disperse et tu jouis.
(le 1 mai 2007 à 7h28)
Excellent.
Un des meilleurs que j’ai lu sur ton site.
Le contenu est devenu grand, énorme, dans ce texte.
Même appréciation que Phy.
Profondeur.
(le 2 mai 2007 à 4h27)
Pourquoi Tock parle-t-il de « fausses notes », là où il y a au plus polyphonie, mais qui ne semble pas entamer l’accord parfait ? A mon avis : il est jaloux du chat Ravachol.
(le 2 mai 2007 à 5h51)
d’accord avec le Cactus, c’est à mettre dans ton anthologie. Un détail qui trahit la fan de Varèse : j’ai du mal à imaginer la musique de Monk en fond sonore d’une scène de luxure…
(le 2 mai 2007 à 6h45)
Douxjésus: mouarf … je pourrais ! Ce serait légitime.
Ceci dit … polyphonie ???
Mais alors, pourquoi ces vérifications d’agendas ? Le libertinage n’a jamais exclut la jalousie ni même… les sentiments. Et surtout pas les disputes. Sinon, tout cela serait bien plat … Après résoudre ça par un mélange de jambes féminines est un peu facile, mais bon, la chair est faible.
(le 2 mai 2007 à 23h50)
(T’as supprimé le truc qui parle de Deleuze et Gattari! T’avais pas le droit ! C’était vraiment choux comme texte!)
;-)
(le 2 mai 2007 à 23h51)
Et je souligne : vraiment choux.
(Pouffe)
(le 3 mai 2007 à 0h43)
Ahaha! Le texte choux est revenu, et corrigé. Je suis content :-). xxx
(le 4 mai 2007 à 7h16)
@Tock
« Pourquoi ces vérifications d’agendas ? », demandes-tu non sans pertinence. Mais, soit dit sans vouloir répondre à la place d’Anne Archet, il me semble qu’elle a elle-même donné la réponse, le 11/04/2007, dans la Marginalia intitulée Faux, juste et précis : « J’aime le mensonge — je le pratique quotidiennement ». Et, si tant est que la réciprocité est la première loi des rapports humains, elle concède par là-même à son amante le droit de lui mentir -avec bien sûr les vérifications qui le cas échéant peuvent en résulter.