(Un autre de mes classiques électoraux, qui date du scrutin fédéral de 2004.)
Le pot étant particulièrement bon ce matin, je fus prise d’une fringale irrésistible qui m’a entraînée, pour la première fois en dix ans, au bureau de vote de mon quartier où par le plus curieux des hasards se déroulait une élection fédérale.
Le gentil scrutateur était si occupé à draguer sa collègue qu’il n’a même pas remarqué que je suis passée de l’isoloir à la sortie sans passer par l’urne. Une fois à l’extérieur, je me suis assise sur un banc, j’ai placé mon bulletin de vote dans un pita, j’ai ajouté du hummus et de la laitue et j’ai dégusté mon sandwich électoral, sous l’œil éberlué de la journaliste de Radio-Canada qui, comme par hasard, faisait un vox pop à deux pas de moi.
LA JOURNALEUSE. — Excusez-moi madame, mais qu’est-ce que vous faites?
MOI. — Je mange mon bulletin de vote. En sandwich.
LA JOURNALEUSE. — C’est une manifestation?
MOI. — C’est un repas.
LA JOURNALEUSE. — Et c’est bon?
MOI. — Le goût est amer, mais beaucoup moins que si je l’avais déposé dans l’urne.
LA JOURNALEUSE. — C’est donc une manifestation.
MOI. — Je ne fais que mon devoir de citoyenne: j’utilise mon bulletin de vote de la façon la moins dommageable pour la société. Et en plus, j’ajoute des fibres à mon alimentation. Qui dit mieux?
LA JOURNALEUSE. — Vous ne respectez pas la démocratie…
MOI. — C’est parce qu’elle ne me respecte pas. Je la bouffe avant qu’elle ne me bouffe.
LA JOURNALEUSE. — Ne pensez-vous pas que le droit de vote est précieux? Que bien des peuples au monde seraient prêts à mourir pour l’obtenir?
MOI. — Comme disait Bukowski, la difference entre la démocratie et la dictature, c’est qu’en démocratie, tu commences par voter et on te donne des ordres après, tandis que la dictature te permet de gagner du temps en te dispensant d’aller voter…
LA JOURNALEUSE. — Je ne crois pas que ce soit légal d’agir comme vous le faites.
Le pire, c’est qu’elle a raison. En effet, selon l’article 167-2-a de la loi électorale canadienne, il est interdit, sous peine de prison de trois ans et cinq mille dollars d’amende (sic!), «de détériorer, altérer ou détruire volontairement un bulletin de vote ou le paraphe du scrutateur qui y est apposé». Ne vous surprenez donc pas si vous apprenez que les flics d’Élections Canada m’ont épinglée pour blasphème envers un papier sacré.
Parce qu’il en va du bulletin de vote comme de l’hostie: il ne faut pas mordre mais avaler sans rien dire.









(le 23 février 2007 à 0h20)
J’ai déjà lu cela quelque part:
La dictature: « Ferme ta gueule! »
La démocratie: « Cause toujours! »
(le 23 février 2007 à 2h02)
L’année de ta naissance j’ai voté (où l’année d’après, bref…) , depuis le plus souvent je machouille (sans risque), il m’arrive même de recracher dans l’enveloppe : je suis un citoyen respectable, pas une irresponsable invertie.
(le 23 février 2007 à 3h59)
Parce qu’il en va du bulletin de vote comme de l’hostie : il ne faut pas mordre mais avaler sans rien dire.
Et de certaines autres pratiques ou il est également préférable d’avaler sans mordre.
(le 23 février 2007 à 4h04)
On ne digère pas la cellulose.
(le 23 février 2007 à 7h09)
savoureuse pitance…
je lie ces propos sur mon blog, c’est pile poil d’actualité ;)
(le 23 février 2007 à 7h33)
Chère Anne Archet, seriez-vous en panne d’inspiration ?
(le 23 février 2007 à 8h40)
@ pYthagore
vous parlez d’un truc enthousismant vous que de zieuter dans nos méninges et les méandres de notre cerveau, dans tout ce beau bordel
c’est du viol
je m’insurge
(le 23 février 2007 à 8h44)
Je viens très souvent vous lire Anne, vous écrivez merveilleusement et vous me faites très souvent réfléchir, me questionner, rêver, sourire ou rire aux éclats. Je n’avais jamais encore laissé de commentaire mais ce matin… l’envie de vous le dire… simplement.
PS: Ils m’on foutu des élections cette année en plein le jour de mon anniversaire. Un bon petit pétard avant d’aller bouffer le bulletin au comptoir du coin… En voilà une bonne idée! Merci :)
(le 23 février 2007 à 9h05)
Maphto » Pas vraiment. Ce n’est qu’une tentative de mettre en valeur mes vieux trucs. J’ai la désagréable impression que personne ne lit mes archives…
(le 23 février 2007 à 10h43)
Madame,
Vous en conviendrez, s’aliter dans vos archives et vous savoir occupée ailleurs est une sensation très peu agréable.
Encore, si vous étiez morte, ce serait différent.
Je suis d’accord avec le commentaire de votre fidèle lectrice qui dit » … vous écrivez merveilleusement et vous me faites très souvent réfléchir, … »
Vous le devinez donc, vous êtes, pour moi aussi, un de mes parfums de glace favori, même si votre écriture manque d’abandon.
(le 23 février 2007 à 12h05)
Peut-être, peut-être… mais j’ai parfois l’impression que mes meilleurs trucs ne sont lus que pendant un mois et qu’ils sombrent ensuite dans l’oubli le plus total.
(le 23 février 2007 à 13h07)
C’est là un drame, car vos archives sont une lie divine pour qui y promène sa lecture.
Je vous l’avoue, il est rare que je pratique cet exercice mais, à votre invite, il est vrai, l’exercice s’est révélé des plus gratifiant.
Maintenant, l’oubli existe-t-il ?
Je crois que vos textes sont des pétales où chacun, en précieuse abeille, puise son nectar, nourrit sa propre création, ses larves et sa reine, transmet sans que vous ne le sachiez et elle non plus, beaucoup de votre essence de fleur littéraire.
Sur ce, merci d’avoir pris de votre temps à me répondre, à éclairer un peu de votre pensée.
(le 23 février 2007 à 23h29)
C’est bien là une très mauvaise présomption que vous faites, j’ai passé au travers des archives plusieurs fois, avide, pour être bien certain de ne rien avoir manqué de croquant.
(le 24 février 2007 à 7h07)
bluffer encore une fois par la puissance de tes mots, merci
(le 24 février 2007 à 9h11)
Le mot « enragés », utilisé par les tenants de l’ordre existant pour désigner les opposants irréductibles, trahit en fait assez bien leur peur de se faire mordre, physiquement mordre.
(le 25 février 2007 à 18h36)
Ca donne des idées pour les prochaines élections… au passage Anne j’ai téléchargé ta nouvelle sur schopenhauer… le pire c’est que deux jours après cette fructuante lecture, je suis tombée sur un texte de schopenhauer en philo… comment garder son calme lorsqu’on pense au chien lors d’un devoir…
help me please !!! t’en a beaucoup des comme ça pervertisseuse d’esprit?
(le 17 mars 2007 à 16h57)
Cette histoire est vraimente géniale, drôle et intelligent au ^même temps. Je suis néerlandophone (vous avez déjà remarquée quelques fautes lingistique, je supose), et je vous assure que auqun(e) homme/femme néerlandophone ose écrire si « légère » des choses politiques. Je suis étonné.
(le 16 mai 2007 à 12h27)
J’aime bien ce texte qui fait réfléchir.
(le 13 avril 2011 à 12h51)
[...] de me rendre aux urnes. (Il y a quelques années, je m’étais donnée la peine d’y aller et de manger mon bulletin de vote, mais j’en garde encore une certaine lourdeur à l’estomac et un goût amer à la bouche, alors [...]
(le 1 mai 2011 à 10h30)
Crime ! T’es dont ben rebelle !!!!